Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Si elle


Journée mondiale de la philosophie, Paris 2008
60 ème anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme
Colloque : "Psychanalyse, droits, savoirs"
Tableaux de Jean Daviot
20-21 novembre 2008, UNESCO, Paris.
"SI ELLE"
Nathalie Gendrot, entretien avec Jean Daviot


Jean Daviot et Nathalie Gendrot
20 novembre 2008

Quelle est la place d'un plasticien comme vous, Jean Daviot, dans une réflexion théorique surles Droits de l'homme ?

Pour se pencher sur les Droits de l'homme, comme problématique contemporaine, il convient avant toute chose de définir une modalité du regard. La volonté de ce colloque est de parvenir à croiser les regards, à ouvrir les perspectives. Pour ce faire, la forme dialogique de la réflexion s'associe à l'échange de points de vue, de langages différents : ceux de la philosophie, de la psychanalyse, de la politique, de l'art. Le point de vue de l'artiste est celui de la vision. L'artiste trouve sa place dans une réflexion éthique et politique en ce qu'il impose un devoir de voir. Ce que je propose àl'UNESCO n'est pas exactement une mise en scène, mais plutôt une ouverture visuelle de l'ordre d'une fenêtre qui renvoie à un au-delà du colloque. Lorsqu'on constate des éléments de remise enquestion des droits de l'homme, la question que je pose est : les droits de l'homme sont-ils des paroles en l'air ? D'où les ciels...

Les Droits de l'homme sont des textes écrits. Pourtant, ils donnent l'impression de devoir toujours y revenir, toujours les redire et les repenser. Les nuages, comme image omniprésente et en même temps fugitive, incertaine, sont-ils une métaphore de la réalité des Droits de l'homme ?

Les nuages sont par excellence toujours en mouvance. Ces nuages fixés par l'artifice de la photographie sont un peu comme la parole qui se fixe dans la lettre. Ensuite, la lecture remet le moten mouvement dans la voix. Mais l'important, voyons-le, est dans la fuite de l'image, de la lettre: dans l'échappée belle. Qu'est-ce qui échappe, et pour quelle raison ? Par cette sorte de happening que nous proposons avec ce colloque, des acteurs venus d'horizons divers confrontent leurs pratiques en imaginant ce qui échappe.

Les ciels que vous donnez à voir sont traversés par des mots. Ceux-ci sont renvoyés à leur réalité en tant que signifiant par le travail d'écart que vous leur infligez, dans la tradition de la littérature à contraintes (Oulipo...). Quel genre de savoir convoquez-vous ?

Qu'entend-t-on « rien à voir » ou « rien avoir » ? Le langage est lié à l'éthique, et en tant que plasticien, je m'intéresse au savoir contenu dans le voir. Je l'écris parfois ça voir, ce qui donne àvoir. C'est quand on voit le mot écrit que le décalage apparaît, c'est ce déplacement entre le visible et le son, qui m'intéresse. Je travaille sur l'homophonie. Quelle que soit la langue, on retrouve des renversements étranges tel dog et god...Le mot « nuage » par exemple peut se lire en une seule fois nuage, ou en deux temps : nu et âge, en fonction de la scansion, de la découpe qu'on veut lui appliquer. Mais on peut lui ajouter un O et il devient nouage, lequel va appeler son contraire dénouage des nuages. C'est du même ressort que la poésie ; au-delà du sens il y a le son qui permet d'entendre et la lettre qui permet de voir la voix. Par un travail sur l'envers de la vision, on va pouvoir montrer ce qu'on entend. Quelle relation intime peut nourrir un artiste avec la notion de Droits ? Une question que je suis souvent amené à me poser est celle de la part de liberté d'artiste quand je crée. L'étonnant est qu'on est interprété par son oeuvre. Je suis dès lors renvoyé à la question desavoir quelle liberté possède l'homme par rapport à ses droits. Pour l'artiste, le travail effectué en amont, qui relève principalement de la cosa mentale dont parle Léonard de Vinci, est la création. On peut se demander : quel déplacement est opéré entre l'image mentale et l'image que tout le monde pourra partager ? La vraie liberté, est dans le fait de se donner les moyens de trouver. Cela peut inclure des moments de « folie » de la création...

Vous prenez en compte « l'échappée belle » de la lettre des Droits de l'homme, et votre geste plastique soutient les dialogues, leur propose une manière de s'interpréter physiquement au creux de cette échappée. Pensons au propos de Jacques Derrida :

« Pour ma part, je plaiderais plutôt pour une dimension théâtrale dans la philosophie afin debrouiller un peu l'opposition, fût-elle chiasmatique, entre théâtre et philosophie. Il y a dans lapensée philosophique, dans la pensée philosophique pré-institutionnelle, des instants qui ressemblent à cette urgence furtive, clandestine, non-autorisée et folle, qui mettent la philosophieen marge. Je crois qu'il y a des coups de théâtre en philosophie, des instants qui ressemblent à ceque Kierkegaard décrivait quand il disait : « l'instant de décision est une folie ».

Quelle part de clandestinité habite votre travail ?

Je vois la « marge » dont parle Derrida comme l'espace autour du Texte. Elle serait en lien à ces ciels que je projette. Cet espace qui se loge autour des mots et même au travers des mots l' inter dit,la scansion qui permet la lecture et la respiration. Ce qui m'intéresse dans cette idée de marge, c'est qu'elle relie les espaces. Par rapport aux mots de ce colloque, mon travail compose une marge, vouée à relier les différentes perspectives.

 

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