Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

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Ce qui insiste n° 6


UNESCO & Revue Insistance - Journée mondiale de la philosophie 2008

Intervention sous forme de dialogue pour rendre compte de ce qui insiste et qui est à proprement parlé irréductible à toute tentative de réduction théorique, car siège du Sujet parlant, chantant, créant. C'est en cela que ce qui insiste résiste... Se laisser toucher par la psalmodie dans la joie qu'elle fait vivre par l'initiative répétée du chant, telle est l'angle que propose Jean Noël pour «faire entendre» ce qui est inouï ... et faire embrayer Pascale Champagne sur la dé-mesure...

 


Jean NOËl, Pascale CHAMPAGNE

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UNESCO & Revue Insistance - Journée mondiale de la philosophie 2008

Ce qui insiste

Résiste

 

Jean:

Ce qui insiste résiste à toute volonté d'en dire définitivement quelque chose car à quoi bon insister si un arrêt exige que l'on en reste là. Cela n'insisterait plus... Rien de définitif pour tout ce qui insiste.

 

 

Cela me fait penser à la philosophie classique qui voulait déterminer un discours absolu, un discours tellement vrai que tout homme raisonnable est condamné au mutisme (ou à la répétition)... Platon a voulu faire taire une bonne fois pour toute, Aristote vient après lui et ne s'abstient pas... cela dure depuis 2400 ans.

 

 

En quoi le dire déborde-t-il le dit?

 

Prenons le chemin de l'Art, et plus particulièrement du chant, où le dire est exactement adéquat à son expression, où la représentation ne peut plus cacher, tricher. Prenons de surcroît le psaume chanté, où la répétition laisserait supposer une obéissance définitive à un propos qui s'impose unilatéralement.

 

Celui qui psalmodie un chant liturgique, cède toutes ses représentations sur le chant afin d'éprouver, indépendamment de toute représentation, la joie d'une initiative qui n'a de cesse que de chanter le chant sacré dans la répétition. La répétition n'est pas ici une obéissance aveugle, ou encore le morne grelottement d'un naufragé, mais l'occasion répétée d'un vie qui s'éprouve avec joie dans le fait même de se répéter, tel un éternel retour. La psalmodie n'est pas un chant de perroquet, mais la jouissance d'un éternel recommencement, ou plutôt d'un éternel «commencement» car s'éprouvant à chaque instant comme commençante.

 

 

La source même du dire, on ne pourrait en rien le pré-voir, car quand bien le sujet n'a de cesse que de psalmodier, répéter ou refaire, ce qui insiste c'est d'en avoir toujours et encore l'initiative, d'être souverain dans la répétition. Ce qui fait qu'une habitude est déjà tout autre chose qu'une habitude.

 

 

Par contre, obéir tel un perroquet intelligent (ou peureux, c'est comme on voudra) une vérité considérée comme scientifiquement, absolument et totalement vraie, le dire non pas en gagnant la joie de l'initiative d'une vie et de la vie d'une initiative, mais le faire et le répéter en vertu d'une vérité qui est au-dessus de toute initiative, telle est l'esclavage, l'aliénation. La souffrance en est engendrée, car il y opposition frontale entre une initiative contrariée par une vérité qui recèle la prétention de précéder toute initiative.

 

 

L'obéissance ici peut-être confondue avec de la peur, mais à y regarder de plus près, celui qui obéit aveuglément et qui en tire même une certaine jouissance (la passion d'obéir telle qu'on la retrouve, par exemple, chez Rudolph Höss , commandant du camp d'Auschwitz ), consiste à gommer l'inquiétude d'une souveraineté laissée à elle-même.

 

 

Pourquoi le sujet humain cède-t-il si promptement sur son désir en s'en remettant audésir de l'Autre? Pourquoi la servitude volontaire?

 

 

Pascale:

 

 

Ce qui insiste a toujours à voir avec une démesure qui ne se mesure pas et donc ne répond à aucun savoir et aucune vérité. Cette dé-mesure excède la mesure rationnelle et surprend par là celui qui s'y laisse aller.

 

La dé-mesure est souvent associée à la haine ou la pulsion de destruction, il s'agirait ici d'une dé-mesure à entendre du côté du féminin, ce qui ne se limite pas. Qui n'est pas tout.

 

C'est ce qui sous tend l'initiative, une dé-mesure qui engendre un inédit. C'est toujours proche de l'angoisse et donc du souhait inconscient de s'en remettre à l'autre ( Autre) par crainte ou par lâcheté.

 

C'est la tripartie JE_TU_IL. Le IL vient trouer , déchirer l'infini horizon et la fascination que la mère (l'Autre) peut exercer.

 

Sans ce IL point de JE. Je ne suis pas à l'origine de mon origine ce qui me laisse une initiative inouïe. Ce manque fondateur est en lien avec toute initiative qui est comme un saut du JE au IL.

 

Mais la tentation est grande de se tenir dans la fascination et d'éviter ce saut toujours risqué de commencer sans savoir.

 

 

 

Jean:

 

 

Finalement, à t'entendre, chère Pascale, celui qui cède le fait par lâcheté ou par nostalgie ou encore faute d'avoir eu un maître qui l'invite au passage de s'y essayer sans garantie de résultat, un maître qui met du tiers, du Il, comme point de fuite qui libère l'action? Cela me fait penser au jeune délinquant, qui finalement passe à l'acte sans avoir l'incitation symbolique pour s'y autoriser: le délinquant brise pathétiquement un carcan qui l'étouffe pour se retrouver plus incarcéré encore (à «la Santé» en France ou à Forest pour Bruxelles)... Dans celui qui s'autorise, il y a quelque chose de l'ordre du délictueux car il y a passage à l'acte... mais en aval du passage, il manque la reconnaissance symbolique au délinquant si ce n'est celle de ses comparses (c'est-à-dire un repaire de sujets en rupture).

 

 

Il semblerait que les psychanalystes, de nos jours, ressemblent de plus en plus à un repaire de brigands, qui veillent à se reconnaître mutuellement dans leurs passages à l'acte analytique, mais se retrouvent plus isolés que jamais dans un monde voué aux soins bio-chimiques et dont l'autorité se décline à coups de diagnostic impliquant nécessairement des remèdes pharmacologiques. Les analystes ne s'y retrouvent pas, désolé... ils invitent même à renoncer à l'objet que recèlerait la prétention d'être LA solution, à cette femme à abandonner, peu à peu, ses anxiolitiques - et du même coup de changer de boulot - à cet autre jeune sujet à mettre du jeu dans sa fumette (en dire quelque chose plutôt que d'y trouver le prétexte d'être vaporeusement mutique...).

 

 

Pascale:

 

 

Qd tu parles d'un maître, mon cher Jean, j'imagine que c'est un maître ZEN ..... quelqu'un qui soutient ton acte c'est-à-dire l'effet d'un désir alors que ce désir lui reste ineffectué.

 

C'est beau cette idée du point de fuite qui libère l'action là où l'homme se sent écrasé par le surmoi.

 

Je pense à un de mes analysants qui dit être comme un esclave qui essaie de correspondre à ce qu'il imagine que l'Autre attend. Il attend qu'on lui dise ce qu'il DOIT faire. Il ne sait pas si les choix qu'il a fait jusqu'à aujourd'hui sont les siens et lorsqu'il choisit une amoureuse, est-ce pour lui ou pour faire plaisir à sa famille.....?

 

Son alinéation est totale et il dit clairement qu'il a peur que ce soit aurement. Il dit être dans une prison sans pour autant oser en sortir. Le IL est évincé, son point de mire (et pas de fuite) c'est sa mère qui veut des enfants parfaits.

 

Ce manque de tiers symbolique conduit à l'écrasement de l'acte sur le passage. Plus rien ne passe en fait. Et d'ailleurs pour lui tout est sous contrôle.

 

Il s'agit de retrouver foi en la parole comme porteuse de ce mouvement inouÏ qui nous libère même si nous sommes (et parce que nous sommes) en dette par rapport à elle.

 

Cette création reste néanmoins chaque fois difficile et risquée puisque rien ne la garantit si ce n'est ce point de fuite qui l'appelle.

 

C'est ici que la dé-mesure œuvre.

 

La souveraineté laissée à elle-même c'est pour un humain réalisé que la vie est bien plus risquée que la mort..........

 

Dès lors, comment oser être surpris par la découverte de soi à chaque instant?

 

La névrose, c'est justement se maintenir dans une ligne historique chargée de sens qui nous empêche de voir puisqu'Il s'agit dêtre toujours égal à soi, l'imprévu n'a pas lieu d' être.

 

Il s'agit donc de franchir une sécurité et une image qui n'est rien d'autre que l'image de soi dont on fait trembler les bords.

 

Ce n'est que dans la responsabilité de la venue à moi-même de moi que s'ouvre le futur.

 

 

JEAN

 

 

Oui. Point de mire, point de fuite. Philippe Sollers dans «sa Guerre du Goût», en faisant référence à Sun Zu, relève que la victoire n'appartient pas à l'impétueux qui se précipite sur l'objet de convoitise - le château, la Cité, le «gros des troupes ennemies» - mais bien plutôt à celui qui adopte une attitude yin , féminine, de dérobade, de dessaisie, de relâchement, afin d'emporter la violence de l'adversaire contre elle-même, un peu à la manière d'un maître Haïkido.

 

 

Dans notre monde productiviste et marchand, l'excitation à la saisie d'objet est constante, et quand bien même l'objet ne recèle pas en lui le pouvoir séducteur d'être saisissable, on l'associe à un objet érotique afin d'en exciter la consommation. Le monde marchand est un monde d'objets laissés au pouvoir de la main. Aussi , le sujet est réduit à n'être qu'un acteur participant au morne enchaînement de l'offre et de la demande - ajustant sescompétences à ce monde d'objets saisissables, étant in fine saisissable lui-même («au mieux» à durée indéterminée).

 

 

Faire la guerre, dans un monde d'objets, ne peut, in fine, que procéder de la dérobade, c'est-à-dire se refuser comme objet, ou plus exactement, participer au monde visible en étant visible soi-même, mais voyant aussi, c'est-à-dire actif par lui-même et indépendant de tout œil captateur, oubliant son visage dans une action qui n'a de justification qu'à son initiative souveraine, n'en attendant une représentation que dans l'après-coup.

 

 

Pourquoi la guerre? Parce qu'il faut la faire, en refusant d'être embarqué dans un discours qui précède toute initiative, refuser d'être saturés (suturés) d'objets et d'images, refuser d'être rendu inerte, gavés par une propagande télévisuelle qui vous hypnotise quatre heures par jour (28 heures par semaine, 4X 4,2 jours par mois, 50 jours par an!).

 

Et alors, on parle, on bouge, on danse, on lit, on fait l'amour... mais en vivant cachés, hors du champ visuel des webcams, hors de toute télésurveillance, afin de n'êtreraplatis en deux dimensions dans le morne enchaînement des objets consommables.

 

 

Savoir qu'il y a du manque, quitter la névrose en l'acceptant, c'est justement le chemin que l'analyste propose. Finalement, l'acte analytique est l'acte politique par excellence.

 

 

Pascale

 

 

A te lire cher Jean, l'analyse c'est retrouver l'aptitude de la liberté créatrice, en fait celle que l'on trouve dans l'enfance.

 

C'est d'ailleurs en cela que nous devons rester très vigilants quand à la visée de la cure qui peut confondre très vite cette visée avec une soi-disant maturité qui serait du côté d'un savoir mesuré alors que la visée serait plutôt la possibilité d'un retour au non savoir.

 

C'est-à-dire que l'analyse est une manière de revenir au début, à la façon dont nous sommes entrés dans la langue pour y retrouver des espaces insus de tout ce que nous connaissons.

 

Comment la psychanalyse peut-elle ne pas satisfaire au refoulement réussi qui participe du malaise dans la culture?

 

La psychanalyse a à se tenir au plus près de ce qu'elle est: subversive comme le désir, l'amour ou la passion.

 

Donc faire la guerre mine de rien, mais une mine c'est puissant........

 

Il s'agit pour nous aussi analystes de ne pas nous laisser prendre par la mortification des signifiants analytiques qui finissent par tuer cela même qu'ils ont ouvert.

 

Nous avons à revenir (comme dans notre analyse avec nos signifiants) au début de leur création pour y retrouver le goût du grand large que nous leur redonnerons.

 

Je pense ici à une analysante qui a un symptôme de boulimie depuis l'âge de 8 ans et qui en a aujord'hui 37. Symtôme qui est sa création pour tenir le coup face aux multiples traumatismes réels de son hitoire. Mais voilà aujourd'hui son symptôme se dénoue et elle se trouve donc devant un nouvel espace à découvrir ( une Isabelle qu'elle ne connaît pas, qui lui est étrangère). Elle dit clairement et d'une manière très touchante la peur extrême qui l'habite et cependant elle a décidé (parce qu' elle a le choix ) d'y aller et de porter son héritage familial et culturel au-delà de ce qu'elle pouvait imaginer c'est-à-dire vers ce qu'elle ne sait pas d'elle.

 

 

 

 

 

 

Jean

 

 

Voilà, on y est: les signifiants analytiques qui finissent par tuer cela même qu'ils ont ouverts. On ne peut s'en empêcher, n'est-ce pas, de la crispation, de la volonté de saisir, de «posséder la clef du Savoir, de ne pas y accéder soi-même, au savoir, et d'empêcher à ses semblables d'y accéder» (Luc: 11;52)?

 

 

Si une certaine psychanalyse et certains psychanalystes peuvent avoir «péché», c'est très certainement là; accéder à un savoir, rester sur le seuil de celui-ci et barrer. Pour ce faire, toutes les techniques de guerre sont bonnes: intimidation des non-initiés, protection du saint des saints, laisser supposer qu'on en sait toujours quelque chose - le supposé savoir, même si l'on en est pas dupe, est drôlement utile pour l'intelligence qui s'arrête, justement, à l'intelligence afin de laisser sous son pouvoir le naïf trop prompt à céder.

 

 

Que l'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas cette guerre là que nous menons, et la guerre qui est faite à la psychanalyse, si elle permet d'inviter les grand prêtres à descendre de leur chaire de vérité: nous y souscrivons plutôt. A dire vrai, voilà un bon bout de temps que les praticiens sont déjà descendus dans l'arène, ils sont aux prises avec les maux du monde incarnés singulièrement dans leurs patients. Peut-être trop aux prises avec cette guerre de tranchées des âmes en souffrance qui peinent à se dégager des discours qui les anticipent dans toutes leurs initiatives, qui les chosifient, le praticien n'a plus de représentation qui le positionne théoriquement dans l'idéologie ambiante, les penseurs analystes, quand bien même se revendiquerait-il des Lumières, est condamné à faire des étincelles en plein jour... ce qui le rend invisible dans les spotlights de la com.

 

 

Le praticien est invité à un travail nocturne... et celui qui veut se mettre au travail doit aller le chercher. De ce travail nocturne, il pourra en dire quelque chose en plein jour, histoire de rappeler à ceux qui se laisse emporter par la folie du monde qu'il serait peut-être temps, un jour, ou plutôt un soir, de déposer cette folie quelque part lorsqu'elle est devenue IMPOSSIBLE A VIVRE, sans pour autant vouloir convaincre, mais simplement inviter.

 

 

Faire la guerre, MINE DE RIEN, commetu le dis si bien, chère amie, mettre du biais là où ça se rigidifie et obture, mettre de la fermeté là où ça s'enlise et se délite, bref être vivant, c'est-à-dire insister pour prolonger le voyage et se donner, par surcroît, l'opportunité de nouveaux horizons.

 

Jean NOËL

 

Pascale CHAMPAGNE

 

 

 

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