Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

La place de la voix dans la filiation


Article en Pdf Jean-Michel VIVES  Professeur, Université de Nice Sophia Antipolis Psychanalyste, Toulon.

Jean-Michel VIVES

Résumé : Au cours de cet article l'auteur s'attache à montrer que, parallèlement à unetransmission du signifiant, la filiation implique une appropriation de la voix sur le modede l'incorporation. À partir de l'étude du mythe scientifique freudien exposé dans Totemet Tabou et d'un cas clinique, il montre, comment cette voix du père archaïque connaîtun double destin. Forclose, elle est à l'origine des dérèglements du surmoi, assumée etoubliée, elle permet au sujet de passer de la vocation à l'invocation.Mots clés : filiation, forclusion, incorporation, invocation, surmoi, voix.Keywords : filiation, foreclosure, incorporation, invocation, super-ego, voice.La filiation en psychanalyse est appréhendée, je reprends ici une des définitionsde Legendre, "en tant qu'ordre lié à la reproduction de la parole"(1). Cette dimension esteffectivement essentielle comme la clinique nous le rappelle quotidiennement. En effet,"nous savons quel ravage jusqu'à la dissolution de la personnalité du sujet peut exercerune filiation falsifiée"(2). Néanmoins cette définition ne me semble pas suffisammentprendre en compte un élément qui accompagne la parole mais qui pourtant l'excède.Élément que l'on retrouve dans les enjeux de la filiation, puisque lié au mécanismeidentificatoire constitutif du sujet même; je veux parler ici de la voix comme objet. Eneffet, si parler suppose l'élévation de la voix, celle-ci demeure ce qui du signifiant neparticipe pas à l'effet de signification (3), elle ne saurait en aucun cas être réduite à ladimension sonore de la parole, comme le montre de façon éclatante sa manifestationdans l'aphonie (4). Or cette dimension de la voix dans les enjeux de filiation, même sielle a peu été étudiée, me semble importante, comme je tenterai de le montrer ici.La filiation : de la vocation à l'invocationPlusieurs entrées cliniques sont envisageables pour aborder cette question. Lapremière qui s'impose est l'apparition de la voix hallucinatoire au cours du processuspsychotique. En effet, lorsque dans la psychose la question de la filiation vient à faireproblème - forclusion du Nom-du-père - la voix devient réelle et assigne l'être du sujetde façon intolérable, dans l'insulte (5). Y répond alors l'élaboration délirante qui fixeune signification au réel de la voix dans sa fonction de pur appel : la certitude de lamission, si caractéristique de la psychose. La vocation psychotique vient alors répondreà l'appel inconditionnel de l'Autre. Dans la psychose la forclusion du Nom-du-Père semanifeste en ceci que l'Autre n'est pas séparé de la jouissance. La traduction immédiateest que l'objet n'est pas perdu. C'est ainsi que la voix se fait entendre pour lepsychotique dans le réel, et à l'invocation en souffrance, répond alors la souffrance de lavocation.Une autre piste, moins parcourue, est l'étude de la mélancolie. Pour rendrecompte du mécanisme en jeu dans la mélancolie, Freud, dans Vue d'ensemble desnévroses de transfert, avance que l'"identification au père mort est la condition dumécanisme de la mélancolie"(6). S'il semble que le mélancolique est vivant, il estpourtant déjà mort en tant qu'identifié à l'Urvater. Si nous suivons l'intuition freudiennedans toute sa rigueur, cela implique que tandis que les meurtriers que nous sommes,vont grâce au travail du deuil, accéder aux enjeux de la sublimation, le mélancoliquen'en sort pas. Il ne digère pas l'acte, et ne cesse de manger du père mort, de ruminer. Lemélancolique endosserait le deuil collectif du père originaire, venant en témoigner pourceux qui l'ont plus ou moins élaboré. Ce témoignage aura plusieurs formes mais une desplus caractéristiques en est la plainte inarticulable. Le mélancolique se fait voixendeuillée, hors mots. Sa plainte se rapproche alors du "aiaî" ou du "ié" (7),intraduisible, proféré par le héros tragique au plus profond de sa détresse. "Plus mortque vif", le mélancolique , est soumis à ce reste du père originaire qu'est la voix. Cereste, à l'origine du surmoi, qui soumettra le moi du mélancolique à ses injonctions lesplus féroces. C'est en effet, comme nous le dit Freud, "ce père de l'enfance, toutpuissant(...) (qui), lorsqu'il est incorporé à l'enfant devient une force psychique interneque nous appelons surmoi"(8). "Force psychique" qui se manifestera sous la formed'une voix. A partir de là, le mélancolique serait celui qui commémore, "ad vitamaeternam" pourrait on dire, le moment de l'émergence - impossible dans son cas - dusujet dans son rapport à la voix de l'Autre. Le mélancolique serait alors le porte-voix del'Autre, sans pouvoir jamais en devenir le porte-parole.La thèse que je soutiendrai ici est que le processus de filiation n'est pasréductible à une transmission de la parole mais doit également impliquer un certain typede transmission de la voix qui permettra au sujet de passer de la vocation à l'invocation.Pour en rendre compte, je m'attacherai à reprendre le texte de Freud Totem ettabou . En effet, le récit du meurtre du père et le repas qui le suit, correspondentmythiquement au moment logique de la constitution même du sujet par l'apparition dela dialectique du jugement d'attribution, tel que Freud le développera dans son texte de1925, Die Verneinung. (9). Il s'agit bien, dans ce procès, du rejet de la jouissance quipermettra au sujet de porter un jugement d'existence sur l'objet. Pour autant, dans cetraitement du réel par le symbolique, tout du réel, ne peut être pris en charge. Il existedu réel qui ne saurait être symbolisé, il y un reste. De ce réel que constitue la voix dupère archaïque tout ne saurait donc être pris dans les rets du symbolique. Ce doubledestin de la voix réelle et/ou symbolisée marquera profondément les enjeux de lafiliation.Pour avancer, reprenons, une fois encore, les grandes articulations du texte deFreud pour essayer d'y déceler en quoi voix et filiation sont liées.A "l'origine" l'humanité aurait été organisée sous la forme d'une horde surlaquelle régnait un aïeul tyrannique qui jouissait de toutes les femmes et en interdisaitl'accès à tous les autres hommes, ses fils. Incarnation de la jouissance absolue, imposantaux autres une loi dont lui même est exclu. L'interdit qui pèse sur les fils - tu ne jouiraspas - a pour effet de désigner le lieu et l'objet de la jouissance, amenant par là-même lesfils à désirer et à tenter de s'emparer de l'objet du désir. Et ce qui devait arriver, arriva.Un jour les fils exclus de la jouissance s'unirent, tuèrent le père et le mangèrent."Qu'ils aient aussi consommé celui qu'ils avaient tué, cela s'entend s'agissant dessauvages cannibales, nous dit Freud. Le père primitif violent avait été certainement lemodèle envié et redouté de tout un chacun dans la troupe des frères. Dès lors ilsparvenaient, dans l'acte de consommer, à l'identification avec lui, tout un chacuns'appropriant une partie de sa force"(10).La médiation du repas cannibalique évoquée par Freud est fondamentale. Encherchant à s'approprier les attributs de la toute-puissance du tyran, la bande des frèresréalise une identification dont Freud décrira ultérieurement le processus en 1921 dansPsychologie des masses et analyse du moi. (11). Il s'agit de l'identification de premièreespèce, nommée identification par incorporation. La voix met ici en jeu une formed'identification au père qui, comme nous le permet de comprendre Freud, n'est pas toutesymbolique mais inclut une dimension réelle, ce que pointe le terme incorporation. Il nes'agit plus, dans les termes du mythe du père tué, mais du père dévoré cru. Il ne s'agitpas seulement d'un trait signifiant, mais d'un objet : la voix.Après le meurtre, la voie est enfin libre. Or, loin de se laisser aller audéchaînement de la jouissance, les frères y renoncent et instaurent la loi pour la réguler.Le pacte conclu à l'occasion du meurtre du père, que Freud positionne comme base dela société et du lien social, traduit alors la volonté de refouler ce meurtre, ce qui échoue,puisque le père mort est "rappelé" sous la forme du totem., qui présentifie le pèreassassiné, attestant ainsi qu'il est bien mort, et ne reviendra pas.La voix du totemDans Totem et Tabou , Freud introduit la voix au moins en deux endroits. Lepremier est celui où il parle de l'imitation de la voix de l'animal totémique "Le clan quidans une occasion solennelle tue son animal totem d'une manière cruelle et leconsomme cru, sang, chair et os; pour la circonstance les compagnons de tribu sontdéguisés à la ressemblance du totem, l'imitent par les sons et les mouvements, commes'ils voulaient insister sur son identité qui est aussi la leur"(12). Ici Freud insiste surl'identification qui passerait en partie par une imitation en partie d'essence vocale.Le second est celui où Freud associe le héros tragique au père archaïquemourant. Pourquoi le héros de la tragédie doit-il souffrir, demande Freud. "Il doitsouffrir parce qu'il est le père originaire, le héros de cette grande tragédie originaire, quitrouve ici une répétition tendancieuse, et la coulpe tragique est celle qu'il doit prendresur lui pour délivrer le choeur du fardeau de sa coulpe"(13). Ici la voix n'est pasdirectement citée mais implicitement comprise, en effet chacun sait, que la tragédieantique était en partie chantée. Le choeur - la troupe des frères dans l'hypothèsefreudienne - chante chaque fois qu'il intervient. Le héros seulement à certains moments: au plus profond du malheur - au moment de son assassinat, si l'on suit l'hypothèsefreudienne. Le chant serait alors une forme sublimée du râle du père mourant. La troupedes frères, le choeur, chanterait alors pour commémorer cet instant. Nous retrouverionsici la première occurrence de la voix dans le texte freudien où, par l'imitation du cri oudu chant de l'animal totémique, les frères se reconnaissent fils de... Les fils en chantant,s'identifieraient à l'animal totem, mais également en rappelant, par le chant, le crid'agonie, ils signifient au père qu'il est mort. On pourrait également, en suivant cettehypothése, rédoudre le paradoxe de la présence du chant chez le héros dans les instantsde déréliction. En effet le chant n'est que la modulation du cri. Il commémore et voile lecri du père agonisant (14).Les frères chantent, ou imitent vocalement l'animal mis à mort pour sereconnaître fils de... Il donnent de la voix, après l'avoir incorporée. En effet, l'auditionn'est pas un processus fondamentalement différent de l'ingestion, et constitue lui aussi,une forme d'incorporation. Je vois là la naissance du circuit de la pulsion invocante :après avoir reçu la voix de l'Autre, le sujet la lui restitue dans l'invocation, bouclantainsi le circuit de la pulsion. Le sujet de fait ici entendre de l'Autre, ce qui estimpossible au psychotique soumis qu'il est à la voix de l'Autre et parfois même aunévrosé, soumis lui aux féroces injonctions du surmoi, le père mort continuant alors àempoisonner le sujet de ses vociférations. C'est ce que nous montre la tragédied'Hamlet. Le roi, père d'Hamlet, est mort par empoisonnement auriculaire mais c'est lefils qui souffre de cette voix qui par delà la mort ne veut pas se taire, et empoisonne sonfils en lui enjoignant de le venger.Dieu est mort... mais il ne le sait pas.Voilà pourquoi, il est parfois nécessaire de rappeler au père qu'il est mort et qu'ilne peut être le garant du pacte symbolique qu'en tant que tel. Ce rappel qui permet de letenir à distance peut être repéré, par exemple, dans l'utilisation du Schofar, comme lemontre Reik dans son texte Le rituel, psychanalyse des rituels religieux (15).Le Schofar, instrument de la liturgie judaïque, est fait d'une corne dans laquelleon souffle une série de sonneries pour le Nouvel An juif et pour le jour du Grand Pardon(16). A la suite de Reik, qui trouve l'effet sur l'auditeur disproportionné au regard dumatériel musical, Lacan s'étonne de l'effet produit par l'audition du Schofar même chezdes auditeurs non juifs.(17). Reik à partir d'une analyse très serrée des textes sacrés (18)relie l'effet provoqué par l'audition du Schofar à la problématique freudienne du meurtredu père primordial. Il est amené à faire l'hypothèse que ce son, mélange inquiétant dedouleur et de jouissance, entendu lorsque sonne le Schofar serait l'écho indéfinimentrépété du râle du père primordial non castré mis à mort. Ce son ne serait en fait que lavoix de Dieu mais sous sa forme ancienne d'animal totémique où il était mis à mort lorsde la cérémonie sacrificielle. Le Schofar vient s'inscrire comme un rite decommémoration du meurtre primitif et si nous suivons Reik et Lacan dans leursanalyses, la voix serait un reste du père archaïque. Le Schofar serait l'attribut vocal dutotem.La voix incorporée, à l'occasion de l'identification originaire constitutive dusujet, est donc paternelle. Pour autant, il ne s'agit pas de celle du Nom-du-Père, en tantqu'il supporte l'autorité symbolique, mais de celle de la figure obscène du père d'avantl'Oedipe, incarnation mythique de la Chose innommable. La voix est ici porteuse decette jouissance absolue et l'incorporer, c'est à la fois participer de ce qu'il en reste etaccepter la loi. En effet, le cri du père blessé à mort ne se tait pas, et son "beuglement detaureau assommé se fait entendre encore dans le son du Schofar"(19). C'est d'ailleurs leseul son humain de ce meurtre sans paroles; comme si la trace d'une voix où subsiste lajouissance du père était nécessaire pour faire de lui l'instance de la parole qui rendpossible le processus même de la filiation. C'est ce que nous montre également l'acte deMoïse lorsque redescendu du Sinaï il fond le veau d'or, le mélange à de l'eau et le faitboire au peuple idolâtre. Ainsi, nous pouvons repérer comment l'instauration de la lois'appuie sur l'incorporation du support de la jouissance (veau d'or ou voix du pèrearchaïque).. Le Schofar est la trace, le rappel nécessaire du refoulement originaire, unmonument vocal au meurtre de la substance de jouissance pré-symbolique. Cette voixarchaïque a, en effet, connu un double destin comme nous le décrit le texte freudien surla négation. Par les mécanismes d'introjection (introjizierien) et de rejet (werfen), unclivage radical, soumis au fonctionnement du principe de plaisir, est effectué, entre lebon et le mauvais. Tout le bon est introjecté à l'intérieur, tout le mauvais rejeté àl'extérieur, ce qui implique que ce qui a été "werfen", rejeté, à d'abord été reconnucomme m'appartenant. Mais conjointement, un tout autre mécanisme, non totalementsoumis, lui, au principe de plaisir, par l'intermédiaire du couple affirmation-expulsion(bejahung-ausstossung), permet de prendre en charge une relation au monde où il nes'agit plus de deux Autres (un bon et un mauvais) mais d'un seul clivé (20).Ce double traitement sera à l'origine d'une part du surmoi - il s'agit de lapremière partie du circuit de la pulsion invocante : l'Autre s'adresse au sujet, mais lesujet est incapable de faire quoi que ce soit de cette adresse - et d'autre part, permettral'émergence de la voix du sujet, en tant que pour pouvoir avoir une voix, il a du perdrecelle de l'Autre après l'avoir acceptée.La voix forcloseD'un côté donc, la voix sera rejetée (werfen) et pourra connaître le destin d'unobjet erratique, une voix fantôme. Cette partie réelle, non symbolisée, va subsistercomme père mort increvable menaçant.Totem et tabou montre ainsi l'enracinement de la loi symbolique dans lajouissance féroce du père de la horde, jouissance qui peut faire retour dans ledérèglement du surmoi. Ce que Freud approche lorsqu'il affirme : "La consciencemorale est la perception interne du rejet (Verwerfung) de motions de souhaitparticulières..."(21) Hypothèse peu exploitée mais particulièrement féconde qui nousamène à comprendre qu'une forclusion primordiale à l'endroit de la voix du père faitretour comme "perception interne" de ce quelque chose de déjà entendu qu'est la voixde la conscience. En effet, séjournant dans le symbolique le signifiant n'est jamais là oùon l'attendait comme le montre le mot d'esprit et dans le meilleur des casl'interprétation, alors que séjournant dans le réel, il est depuis toujours déjà là commenous l'enseigne l'expérience "unheimlich", étrangement inquiétante du "déjà-entendu".Pour illustrer ce destin de la voix je parlerai rapidement d'un patient venuconsulter à la suite d'une tentative de suicide survenue dans d'étranges conditions. Aprèsavoir reçu un appel téléphonique de sa mère où une fois encore il se trouve être l'objetd'acerbes remontrances, il raccroche et s'impose alors à lui la certitude qu'il doit mettrefin à ses jours. Ce qu'il fera, sans que cela ne le conduise pour autant à la mort, sacompagne l'ayant trouvé, inconscient mais vivant. Ce qu'il pourra dire au sujet descirconstances de sa tentative de suicide, au cours de notre première rencontre, est qu'ilest resté sans voix face aux flots de paroles maternelles et fait plus étrange qu'il n'a pasreconnu la voix de sa mère, que celle-ci lui avait paru étrangère. Quelques semainesplus tard, cependant, il rectifiera cela en me disant, "Je vous ai dit d'abord que je n'avaispas reconnu sa voix, or il me semble plus juste de dire que j'ai entendu sa voix, même sije ne sais pas très bien ce que je veux dire. En effet, ajouta-t-il, je l'ai réentendudernièrement mais cette fois ça a été différent, moi aussi j'ai gueulé, et plus fortqu'elle!".. Le suicide est, dans le cas de ce patient, la réponse du sujet à la rencontre de lavoix de l'Autre dans sa dimension réelle, hors la loi.Nous trouvons ici une des expressions cliniques de ce surmoi "féroce etobscène" qui peut pousser le sujet à s'abolir dans la jouissance. Lacan formulait ainsil'injonction surmoïque : "Le surmoi, c'est l'impératif de la jouissance - jouis!" (22). Eneffet, si le meurtre originaire ouvre pour les hommes le passage de la jouissance del'Autre à la loi, c'est pourtant dans des discours de la loi que peut faire retour l'imageanimale du père, puisque, comme nous l'enseigne la clinique, c'est sous la forme dusurmoi (la loi en tant qu'incomprise, pour reprendre les termes de Lacan) que faitirruption la dimension sans loi de la jouissanceDans ce cas, le moi, acculé par la poussée vocale surmoïque, en vient à commettre,contre lui, des actes d'une rare violence. Le suicide représente alors l'assouvissementpartiel sur le chemin qui mène le sujet vers le mirage d'une possible jouissance sanslimite. On comprend dès lors, comme l'écrit Freud (23), que dans certaines situations,telle la mélancolie, puisse régner dans le surmoi une pure culture de la pulsion de mort.Ici, l'étoffe de ce surmoi se réduit à un morceau de voix déchainé de ses amarressymboliques, au plus prés de cette objet erratique nommé, dans la théorie lacanienne,"objet a".Face à cette injonction ce patient, resté sans voix, s'abîme dans un silence quenous qualifierons de silence qui hurle (24). Silence mortifère, présence absolue quin'aurait pas encore connu l'effraction de la pulsation créée par l'alternance présence/absence. Lorsqu'il réentendra à nouveau cette voix, cette fois, il gueulera, ce qui luipermit, tel un nouvel Orphée, de couvrir de son chant, la voix des sirènes (25). Ainsilorsque la voix vient à se dévoiler comme réelle, le sujet peut alors choisir de déchoir auréel en devenant l'"ordure", "le déchet", "la merde" ou d'échoir au symbolique "enouvrant sa gueule".La voix assumée et oubliéeIl s'agit ici du second destin de la voix du père. La voix est alors traitée par lecouple Bejahung-Ausstossung constitutif du sujet de l'inconscient. La différencefondamentale entre le fonctionnement du couple introjizierien-werfen et le coupleBejahung-Ausstossung tient à ce que le premier vise à mettre en perspective une limiteentre le symbolique et le réel, tandis que l'autre vise à produire une continuitémoebienne entre le symbolique et le réel. L'assomption par laquelle le sujet dit "oui"(Bejahung) à la voix paternelle implique qu'il paie de sa personne pour que puissesurgir, par un mouvement de négativation (Ausstossung) de cette voix, une voix Autredont il puisse user. Pour le dire autrement, le sujet doit pouvoir, après l'avoir acceptée,se rendre sourd à la voix originaire pour parler sans savoir ce qu'il dit, c'est à direcomme sujet de l'inconscient. C'est sur ce point sourd, au sens où l'on parle de pointaveugle pour la vision, que la pulsion invoquante procède à la subjectivation de l'infans: l'infans doit pouvoir oublier l'appel de la voix de l'Autre, après y avoir répondu (26).Pour autant, le principe même de l'invocation montre que le sujet de l'inconscient n'apas oublié que pour pouvoir donner de la voix et se reconnaître fils de..., il a du serendre sourd à la voix de l'Autre.Ainsi, l'opération du refoulement originaire permet à la voix de rester à sa place,c'est à dire inaudible. Cette surdité à la voix primordiale permettra au sujet à venir, àson tour, d'avoir une voix et non d'en être envahi.Le propre du rapport à la voix de l'Autre dans l'invocation est que le sujet ne saitpas ce qu'il entend, mais il y croit. Pour exemple, le départ d'Abram, montre commentune voix articulée à une loi amène à une sortie de son lieu, à un renoncement à lapossession de son héritage, à un exil de son identité débouchant sur l'Autre qui setrouve être alors le lieu d'un projet, d'une destinée non encore fixée. Car ce départ est undépart pour soi-même, "pars pour toi" lui dit la voix, comme si soi-même était un(e)destin(ation).Celui qui n'aura pas réussi à faire de cette voix une voie, y restera à jamaissuspendu et en souffrance. Cette voix que le sujet ne peut faire taire, car elle ne parlepas, a été imaginarisée sous la forme des imprécations des Érinyes, qui ne disent rienmais poursuivent le sujet de leurs terribles cris inarticulés. C'est ce que nous montredramatiquement la clinique de la psychose : des patients errant dans les hôpitauxl'oreille vissée à un transistor pour tenter de couvrir ses/ces voix. A partir de là, ilsn'empruntent pas la voix de l'Autre, comme peuvent le faire les fils assassins qui imitentla voix du père tué pour chanter leur filiation, mais s'y trouvent soumis, aliénés.Ainsi deux types de rapport à la filiation se dessinent à partir des enjeux vocaux.: ou bien le désir de devenir, impliquant la descendance du nom, dans la succession desgénérations et l'appropriation puis l'oubli d'un "inestimable objet de latransmission"(27), ou bien la malédiction d'une jouissance surmoïque de ne pas devenirs'exprimant par le mutisme du trop plein de voix. Ou bien le nouveau venu, qui invoquel'Autre le reconnaissant ainsi comme radicalement différent, ou bien le revenant,silencieux, figé en son destin, hanté par la voix assourdissante et inoubliable de l'Autre.Notes(1) P. Legendre (1990) Leçons IV, suite 2, Filiation, Paris, Fayard, p.9.(2) J.Lacan (1953) "Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse",dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.277.(3) J.A. Miller (1988) "Jacques Lacan et la voix", dans La voix, colloque d'Ivry, Paris,La lysimaque, 1989, p 184.(4) P.L. Assoun (1995) "D'une voix en souffrance : le langage de l'aphonie", dansLeçons psychanalytiques sur le regard et la voix, Tome 1, paris, Anthropos, p 26-31.(5) Pensons à l'analyse de l'hallucination auditive "-Truie. -Je viens de chez lecharcutier..." effectuée par J.Lacan (1955-1956) Le Séminaire, Livre III, Les psychoses,Paris, Seuil, 1981, p. 58-68.(6) S. Freud, Vue d'ensemble des névroses de transfert, Paris, Gallimard, 1987, p.42.(7) N. Loraux (1999) La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Paris, Gallimard(8) S Freud en collaboration avec W. C. Bullitt (1930-1938), Le Président T.W. Wilson,trad. fr. P.B.P., Paris, Payot, 1990, p 80.(9) S. Freud (1925) "La négation", dans Oeuvres Complètes, Tome XVII, Paris, P.U.F.,1992, p165-171.(10) S. Freud (1912-1913) "Totem et tabou", dans Oeuvres Complètes, Tome XI, Paris,P.U.F., 1998,p.361.(11) S.Freud (1921) "L'identification", dans Psychologie des masses et analyse du moi,Oeuvres complètes, Tome XVI, Paris, P.U.F., 1991, p.42-48(12) S. Freud (1912-1913) op. cit., p.359.(13) Ibid., p376.(14) J.M. Vives (1999) "La voix du père ou le chant de l'émasculin", dans Trames, Nice,n°28, p.41-48.(15) T.Reik (1928) "Le Schofar", dans Le rituel-psychanalyse des rituels religieux,Paris, Denoël, 1974, p.257-387.Je choisi de parler ici du Schofar, car le dispositif auquel il appartient a largement étaitcommenté par les psychanalystes, mais on pourrait partir de toute vocalisation en tantqu'elle est toujours invocation et révocation du père.(16) "Il est impossible que ces accords primitifs, abrupts et vibrants portent en eux lesecret de leur action. l'oeuvre la moins réussie de nos compositeurs modernes lessurpassent encore en valeur musicale et en science de la composition." Th.Reik, op.cit.,p.258.(17) J.Lacan (1963) Le séminaire L'angoisse, Journée du 22 mai 1963 non publié(18) essentiellement Genèse, 22, 1-2, Exode, 19, 5-16, Exode, 32, 1-35, Deutéronome,5, 23-27.(19) Lacan, (1963) Le séminaire L'angoisse, Journée du 27 mai 1963 non publié(20) Voir à ce sujet les travaux de A. Didier-Weill (1995) Les trois temps de la loi, Paris,Seuil.(21) S. Freud (1912-1913) op. cit., p.275.(22) J.Lacan (1972-1973) Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.10.(23) "Ce qui maintenant (dans le cas de la mélancolie) règne dans le surmoi, c'est unepure culture de la pulsion de mort, et en fait le surmoi réussit assez souvent à mener lemoi à la mort." S.Freud (1923) "Le Moi et le Ça", in Essais de psychanalyse, Payot,1981, p.268.(24) M. Poizat (1986) L'opéra ou le cri de l'ange, Paris, Métailié, p.127(25) Cf L'épisode des argonautes confrontés aux sirènes.On parle d'ailleurs communément du chant d'Orphée et de la voix des sirènes. Situantainsi Orphée du côté du traitement du réel par le symbolique, alors que les sirènesresteraient quant à elles au plus proche du réel.(26) J-M Vives (1999) "De quelques enjeux vocaux dans la cure" communicationeffectuée le 22 septembre au cours du colloque L'Inconscient et sa musique, LaSorbonne, Paris. (à paraître)(27) P. Legendre (1985) Leçons IV, L'inestimable objet de la transmission, Étude sur leprincipe généalogique en occident, Paris, Fayard.