Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

L’homme masqué, la nature voilée


Notre question porte sur le sens du double mouvement qui pousse l’homme à interposer entre lui et le monde un voile, entre lui et lui-même un masque.

Alain Didier-Weill

Notre question porte sur le sens du double mouvement qui pousse l’homme à interposer entre lui et le monde un voile, entre lui et lui-même un masque.

Dès lors notre attention se laisse attirer par ce moment historique qui a particulierement inspiré Freud : en même temps que les premiers philosophes découvraient que la phusis s’offrait à un dévoilement révélateur de l’existence d’un voile, les premiers tragiques faisaient surgir sur scène l’acteur, l’hypocrites, l’homme porteur du masque.

Le lien par lequel Freud recueille d’Empédocle que Thanatos –la pulsion de mort- est voilée derrière Eros, renvoie de façon étrange, au lien par lequel il s’affilie à Sophocle par lequel le désir inconscient est masqué par le dispositif tragique.

D’une certaine façon on peut dire que la double problématique que Freud entretient à travers la question, d’un côté, du désir inconscient, de l’autre de la pulsion de mort, se révèle à l’occasion de son rapport à la division du discours grec entre l’homme tragique masqué et celui des premiers penseurs présocratiques d’une nature fondamentalement voilée.

Cette division entre homme masqué et nature voilée nous porte à la rencontre d’un réel humain triplement énigmatique : premièrement le désir de l’homme tragique est masqué, deuxièmement la pulsion de mort y est voilée derrière la pulsion de vie, troisièmement il y a lieu de reconnaître que derrière le réel masqué du désir inconscient il y aurait un réel encore plus originaire : le réel voilé de la pulsion de mort.

Notre question sera celle-ci : quel est l’incidence sur la psychanalyse de l’héritage contradictoire par laquelle elle est d’une part exposée à une dette envers les lumières et leur langage (la prose, la science) et de l’autre à cet envers des lumières qui, par l’intermédiaire des romantiques, parlera par l’intermédiaire du poétique en reprenant la question de la phusis telle qu’elle fut posée d’emblée par ces premiers penseurs que furent entre autres Empédocle, Héraclite, Parménide.

Pourquoi la force de cette question disparaît-elle avec l’apparition de la métaphysique ?

Parce qu’avec le mode de question socratique apparaît un certain délaissement et de la vision tragique de l’homme et de la vision de la phusis par les premiers philosophes.

N’est-il pas frappant de repérer dans ce délaissement –nommé par Heidegger « oubli de l’être »- ce processus de détournement du regard que Freud fut conduit à mettre à jour, à travers sa conception du déplacement qu’il discerne génialement dans le rêve ?

Pour se détourner d’une question hautement signifiante qui l’a laissé sans voix, le rêveur peut ne pas demeurer dans la sidération causée par le signifiant (verbluffung) il parvient à se soustraire à la question signifiante posée sur son être en se tournant sur le terrain de son rapport à l’avoir, (l’objet sexuel) qui permet d’oublier ce qu’il en est du rapport à l’être –ou au desêtre-.

Ainsi voyons-nous le lien entre Nietzsche et Heidegger interprétant la démarche platonicienne comme une tentative de déplacement visant à oublier la place d’où se posait la question de l’être.

La métaphysique serait-elle une réponse comparable à celle qu’invente le rêveur pour oublier la rencontre du réel ?

En posant sa question sur l’étant : « qu’est-ce que le Bien, qu’est-ce que le Beau, qu’est-ce que le Juste ? » Platon cessait d’être questionné par le signifiant sidérant : « est-ce ?» . En pouvant questionner avec maîtrise et en répondant en maître à la question « qu’est-ce que c’est ?» il cessait de recevoir la question : « est-ce » pour poser la question de l’étant : « qu’est-ce que c’est ? » Cette question : « est-ce » ? et non pas « qui est-ce ? » n’est-elle pas celle qui est posée par l’acteur tragique divisé par le masque qu’il porte ? Lacan écrivant la lettre « S» ne fait-il pas entendre ce « est-ce ? »

Le rapport de Lacan et de Freud à la différence ontologique entre être et étant est différente du fait que pour Freud le passage se fait par Empédocle alors que pour Lacan le passage se fait, via Heidegger –dont il traduit le texte Logos en 1951- par  Héraclite.

Il est extrêmement intéressant de constater de quelle façon Lacan est conduit à dire –dans le cadre de son dialogue avec Jean Hypolyte[1]- qu’il considère que Freud, sans avoir lu Heidegger, avait été conduit par son propre chemin à contester : « la tradition de notre pensée comme issue d’une confusion primordiale de l’être dans l’étant ». A cet égard il dit[2] que Freud : « se montre très en avance sur son époque et bien loin d’être en reste avec les aspects les plus récents de la réflexion philosophique » (c’est-à-dire celle d’Heidegger) .

Quelques lignes plus loin, Lacan évoque[3] que ce qui atteste chez Freud la sortie de cette : « confusion primordiale de l’être dans l’étant » est lisible dans son attachement profond aux présocratiques. Je cite[4] : « on ne peut manquer d’être frappé par ce qui comparait constamment dans l’œuvre de Freud d’une proximité de ces problèmes, qui laisse à penser que des références répétées au doctrines présocratiques ne portent pas le simple témoignage d’un usage discret de notes de lecture (qui serait du reste contraire à la réserve presque mystifiante que Freud observe dans la manifestation de son immense culture), mais bien d’une appréhension proprement métaphysique de problèmes pour lui actualisés. »

S’il y a actualisation[5] c’est selon moi que Freud redonne au mot « phusis » sa signification grecque originaire d’un verbe qui signifiait : « ce qui pousse à advenir » et qui fut totalement oublié, refoulé par la tradition latine du substantif « natura », qui donnera cours à l’idée d’une « nature » se manifestant fondamentalement par des mouvements de choses matérielles –atomes ou électrons-. Si Freud trouva dans la phusis présocratique sa notion de pulsion c’est que cette phusis originaire va être l’occasion de l’essor d’une pensée scientifique non mécaniste mais poétique. Indissociablement associée au pouvoir du logos : « notre seul Dieu » dira-t-il.

Que ce soit par une expérience poétique originaire que la phusis en tant que parlante se donne à l’homme, renvoie à un processus de donation originaire du logos que Lacan repère ainsi chez Freud. Ce dernier conçoit l’origine de l’être inconscient comme acte d’assomption, acte d’acquiescement originairement langagier nommé « bejahung » : un « oui » est donc donné à quelque chose qui précède et qui parle : le logos habitant la phusis.

Commentaire de Lacan[6] : « la bejahung… n’est rien d’autre que la condition primordiale pour que du réel quelque chose vienne à s’offrir à la révélation de l’être ou, pour employer le langage de Heidegger, soit laissé être. Car c’est bien à ce point reculé que Freud nous porte puisque ce n’est que par après que quoique ce soit pourra y être retrouvé comme étant ».

L’expression fondamentale de la phrase, celle par laquelle est établie une séparation radicale de l’être et de l’étant qui cessent par là d’être confondus est celle-ci : ce n’est que par après que quoique ce soit pourra être retrouve comme étant c’est-à-dire comme objet du monde.

Ainsi le réel qui en venant s’offrir à la révélation de l’être et s’exposer à la bejahung sera « par après » retrouvé et ne sera donc plus « trouvé » : un voile est donc tombé sur le réel primordial de telle sorte que le « oui » originaire qui a acquiescé à la présence de ce réel primordial ne pourra plus avoir lieu puisque dorénavant ce réel ne sera plus accessible comme présence mais seulement, à travers l’objet, comme re-présence cause du désir : le conflit de la différence pathologique mis ainsi en scène est formalisable de différentes façons : pour Lacan c’est la tension entre la « chose » et l’objet, entre cette signifiance originaire qui, surgissant d’une primordiale intersection réel-symbolique, précède le moi mis en scène par le stade du miroir. Lacan identifie cet ordre symbolique à Thanatos et l’oppose à Eros par lequel l’ordre libidinal est soumis au principe de plaisir.

Le voile se déploie ainsi de différentes façons : S1 voile S2, a voile S le principe de plaisir voile l’au-delà du principe de plaisir.

Le point essentiel de la tension Eros Thanatos, revisité par Lacan, est la  mise en place de la catégorie du réel comme impossible : c’est pour autant qu’il est impossible au principe de plaisir de prendre en charge tout ce qui a été assumé par le oui originaire de la bejahung que demeure un au-delà –au-delà du principe de plaisir- à jamais voilé.

Le dualisme freudien nous pose une question : en opposant à ce qui est « là », accessible au désir sexuel, ce qui « au-delà » du sexuel, il ne donne pas véritablement à penser s’il y a ou pas, une continuité entre ce qui se dévoile comme objet représenté pour Eros et ce qui s’est voilé par Thanatos.

La possibilité de penser cette continuité est offerte par Héraclite à travers sa célèbre sentence à laquelle Pierre Hadot vient de consacrer un livre magnifique[7] : « phusis kruptesthai philei ».

A la traduction latine traditionnelle qui substantive la nature : la nature (phusis) aime (philei) à se cacher (kruptesthai) Pierre Hadot oppose la plus grande richesse sémantique du grecque pour lequel « phusis » n’est pas une substance mais un verbe signifiant « ce qui fait apparaître » de telle sorte que l’énigme suivante se trouve formulée : ce qui fait apparaître aime ce qui fait disparaître.

Par cette traduction le conflit Eros (ce qui fait apparaître)-Thanatos (ce qui fait disparaître), est soustrait à son dualisme par l’intermédiaire du verbe philei –aimer-signifiant que c’est un même mouvement qui aime ce qui fait apparaître (l’objet) et ce qui fait disparaître (le symbolique), ce qui dévoile et ce qui voile.

 

S’il s’agit d’un même mouvement nous dirons que le dévoilé aime le voilement en montrant le mystère. C’est cela la démarche de l’art –elle s’oppose à celle de la science dont nous dirons qu’inversement ce qui est dévoilé par la raison n’aime pas, ne respecte pas, ce que voile la nature.

 

Ce double mouvement est éloquemment mis en scène par les mythes grecs qui opposent les démarches contradictoire de Prométhée et d’Orphée envers les secrets de la nature.

Si Prométhée est le père de l’esprit prométhéen des lumières c’est qu’il a arraché par la ruse à Zeus qui voulait se réserver le secret du feu et des forces de la nature, son secret afin de le révéler à l’homme. Il enseigna à cet homme l’utilisation des procédés techniques permettant par l’invention de la mécanique de ruser avec la nature grâce à des instruments fabriqués par l’homme, des machines obtenant des résultats semblant contraire au cours de la nature : soulever des poids énormes, lancer des objets à grande distance.

Cette notion de ruse et de violence faite à la nature, qui apparaît dans le mot même de « mécanique » (« mechané » signifie « ruse ») aboutira quelques siècles plus tard, avec l’apparition de la science expérimentale, à une attitude dans laquelle l’expérimentateur de la Renaissance et des Lumières va engager avec la nature une relation : en cessant d’être le lieu de cette phusis qui demeurait respectée chez les mécaniciens grecs, elle va devenir dans l’expérimentation scientifique, une chose à maîtriser désormais dénuée de respectabilité.

La nouveauté du développement de la physique moderne tient à ce que la phusis cesse d’être logos poème de l’univers : en cessant d’être perçue –comme elle l’était par les anciens- comme cause d’étonnement permanent, de terreur sacrée devant l’énigme de l’existence, elle choit comme un lieu qui déserté par le poétique devient machine dont la raison peut rendre compte. Que la découverte de l’équation mathématique soit fondatrice pour la science est une chose ; autre chose est le type de subjectivité que cette évolution induit chez le nouveau scientifique chez lequel le type de maîtrise qu’autorise la mathématisation exclue la relation d’amour de transfert sur le réel. De ce désamour, les propos de Francis Bacon fondateur de la science expérimentale moderne, évoque la façon dont désormais les secrets de la nature peuvent être traités selon des procédés judiciaires n’excluant pas la torture : « les secrets de la nature dit-il se révèlent plutôt sous la torture des expériences que lorsqu’ils suivent leur cours naturel »[8].

Si l’on songe qu’à cette même époque des femmes nommées sorcières étaient torturées pour avou

pour avouer leurs secrets diaboliques, nous mesurons la structure des fantasmes masculins des maîtres de la nature féminine.

Evoquons aussi la façon dont la raison, selon Kant[9], doit se comporter à l’égard de la nature : « non pas comme un écolier qui dira tout ce qui plait au maître mais comme un juge en fonction, qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose ». Et la formule célèbre de Cuvier : « l’observateur écoute la nature, l’expérimentateur la soumet à un interrogatoire et la force à se dévoiler ».

Ce vocabulaire où il s’agit de « forcer » la nature de la « soumettre » à un interrogatoire évoque l’inquisition. N’est-il pas ce par quoi une forclusion semble s’imposer à l’expérimentateur ?

 

Il est important pour nous psychanalystes de repérer que l’attachement de Freud pour les sciences de la nature est un attachement par lequel son approche scientifique, prométhéenne, du réel, est limité, comme chez Léonard, par son rapport esthétique au réel : par ces maîtres que furent pour lui Empédocle, Léonard et Goethe il sut apprendre ce que par ailleurs son expérience d’inventeur lui enseigna : ce qu’était l’amour de transfert entre Eros et Thanatos et qu’on pourrait ainsi traduire du point de vue psychanalytique : par le désir pour l’objet désirable fini le sujet désirant est renvoyé, transféré, à l’amour d’un point au-delà du principe de plaisir qui est source d’un flux infini.

C’est ce point au-delà, aussi bien impossible à atteindre par la raison que par la jouissance sexuelle, qui s’ouvre comme non inaccessible à l’expérience esthétique. Cette toute autre voie, est celle que nous évoquons comme ouverte par Orphée.

Voie par laquelle il ne s’agit plus de forcer irrespectueusement la nature mais de pénétrer ses secrets en considérant qu’en tant que phusis elle un poème déchiffrable par le poète. Ou bien elle est habitée par un logos qui se fait entendre ou bien elle se montre au regard par des hiéroglyphes ou bien elle est un poème structuré par des mots ou bien elle est le lieu d’une signature visible lisible qui par des signes hiéroglyphiques met en évidence une essence se donnant à la contemplation d’un Goethe.

Elle se fait ainsi entendre à Orphée qui par l’harmonie de sa lyre parlait aux arbres qu’il faisait danser.

Elle se fait entendre à Pythagore en lui révélant, à travers la vibration harmonique des sons, que l’existence de la tierce de la quinte de la septième et de l’octave apprennent que l’univers est structuré mathématiquement par des nombres.

Elle se fait lire par Léonard qui découvre que la décomposition de la lumière en couleurs permet de penser ce qu’est l’ombre.

Elle fait dire à Kant que pour concevoir le réel sublime de l’océan il ne faut pas le regarder dans la perspective de la météorologie mais dans celle de la contemplation poétique.

Nous savons que Freud fut amené à décider de renoncer à des études de philosophie car, après avoir entendu une conférence sur l’hymne à la nature de Goethe, il décida de faire des études de médecine. Par ce modèle que fut Goethe Freud reçut l’idée que la nature n’était pas réductible à un mécanisme car demeurait un mystère –Eros/Thanatos- dont les nombres ne rendaient pas raison. Nul doute qu’il ne fut enseigné par le livre de Goethe sur la « métamorphose des plantes » où l’auteur emploie le terme de trieb-pulsion pour évoquer l’énigmatique mouvement présidant au savoir intime conduisant une plante à se métamorphoser. A ma connaissance aucun romantique ne fut plus près de la conception d’Héraclite d’une phusis radicalement voilée, par un voile qui ne cache mais révèle à travers des hiéroglyphes qu’il trouva dans le mouvement des plantes. A sa façon il nomma ce réel mystérieux « l’inexplorable ».

On pourrait ainsi opposer le regard scientifique au regard de l’artiste : le regard de la science fait appel à un mode de lumière qui fait disparaître le secret qui était caché à la raison alors qu’avec le regard du peintre, la lumière ne fait pas disparaître le secret mais le manifeste au contraire en toute clarté.

Je conclurai sur le regard de Freud : si la clarté scientifique ne l’empêcha pas de regarder ce que la raison Prométhéenne ne peut pas voir c’est que son expérience de la phusis le prédisposait à entendre, dans le même temps, que derrière ce que disait Eros, le dieu Logos poussait Thanatos à creuser le mystère d’un réel que seule l’expérience esthétique peut entrevoir.

 

 

Alain Didier-Weill



[1] Ecrits, Seuil

[2] Ecrit p.382

[3] Ecrit p.383

[4] Ecrit p.383

[5] souligné par nous

[6] Ecrit p.388

[7] Le voile d’Isis, Pierre Hadot, Gallimard

[8] Nouvel Organum I chapitre 38

[9] Critique de la raison de la raison pure