Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Censure / Césure


La censure, qui opère en nous sournoisement contre notre potentiel créateur de parole, est le produit
de l’action de la pulsion de mort qui vise à dévaluer notre existence, à nous paralyser,
à nous rendre muets. La césure, au contraire...

Paolo Lollo
Novembre 2008

SocrateDans ce cas, le nom (onoma) est une sorte d’instrument qui permet, en démêlant (diakritikon) la réalité, de nous en instruire, tout comme la navette le fait avec un tissu.  Platon, Cratyle 388b-c.
L’homme, pour « vivre », ne peut que résister et insister, non pas contre la loi, mais pour que la loi
respecte son droit à exister dans sa singularité. La loi, bien que s’opposant à l’homme, doit être une
« aide », et non pas la négation de son humanité.
 
La différence entre l’idée de limite et celle de négation  nous permet de comprendre le terme
d’un conflit qui est structurel dans l’homme.  La  première idée permet de circonscrire, de déterminer,
de caractériser, de qualifier ; la seconde est presque son contraire, puisqu’elle annule tout, même les limites.
La censure, qui opère en nous sournoisement contre notre potentiel créateur de parole, est le
produit de l’action de la pulsion de mort qui vise à dévaluer notre existence, à nous paralyser, à
nous rendre muets.
La césure, au contraire, est l’action de séparation qui vise à créer les limites qui nous permettent
d’exister dans notre singularité. Peut-être la loi devrait-elle être césure et non pas censure ; ainsi
permettrait-elle à l’humain d’exister et au droit de persister. Le principe de séparation permet à
l’homme de se penser comme individu, à la société de se constituer dans ses différentes
articulations, à la démocratie de s’affirmer dans l’autonomie de ses fonctions.
La loi, comme instance productrice des limites, est subordonnée au droit, puisque son but est
« positif » : il s’agit de permettre, de maintenir les droits, et non d’interdire quelque chose par
principe. Quand la loi n’est plus au service de l’homme mais au service d’un pouvoir particulier,
elle tend à figer le droit et à détruire la vie.
Il y a donc deux types de lois : une loi créatrice et une loi « cryotrice »(1), qui fige, qui détruit
l’humain. Toute loi peut être utilisée de manière créatrice ou destructrice. Cela dépend de sa
proximité avec sa source, qui est le droit de chaque homme et de chaque femme à exister comme
être parlant, libre d’être dans sa singularité, dans ses limites.

La loi s’oppose à la censure, en s’opposant à sa propre tentation de devenir absolue et totalitaire.
Elle peut ainsi se montrer sous l’apparence d’un Universel qui, dans sa toute puissance, écrase
toute particularité.
La loi créatrice contient l’Universel et, en même temps, elle sert le particulier. La force de
l’Universel doit se réaliser dans le particulier, qui constitue son réel, sa vérité, une pulsion
d’existence qui se donne seulement dans le contingent. Plus précisément, la rencontre entre
Universel et particulier se donne dans le signifiant, qui est corps du réel, existence. La loi comme
principe séparateur, poseur des limites, permet donc l’existence. Elle introduit dans le droit
universel la scansion du temps et permet ce mouvement créateur qui est le propre de
l’ « ex.sistance ». Il n’y a donc pas d’existence hors du temps, pas d’Universel hors de la loi. Cette
duplicité créatrice qui réunit le particulier et l’Universel constitue le signifiant. L’existence est le
signifiant vivant qui se donne dans des circonstances réelles, dans un espace et dans le temps. Un
espace à l’origine infini est délimité par le « pas » du temps. Cette puissance délimitante est la loi,
le nomos dans son sens originaire de « créateur de noms » ; on pourrait dire aujourd’hui créateur de
signifiants.
La psychanalyse est un « discours » (au sens lacanien du terme) singulier qui conjugue
connaissance et créations ; elle se construit dans une expérience qui se noue à l’existence. La
philosophie ne peut qu’effleurer le réel puisqu’elle n’a pas les moyens de faire l’expérience de
l’existence, elle y reste toujours à distance puisqu’elle se nourrit de représentations de
représentations. Pour cette raison, elle a du mal à créer de nouveaux concepts ; elle ne rencontre
jamais le réel, elle peut en être le symptôme. Pour pouvoir traverser le réel, il faut le créer. La
représentation du monde ne peut pas se passer de l’interprétation. Le sujet n’est pas face aux
choses, mais entre les choses, les idées, les concepts. Il est obligé d’inventer, de créer un nouveau
signifiant pour faire lien « entre deux » et faire surgir le réel.
La loi créatrice est ce lien capable de sur-nommer le réel, de le réinventer.
Ainsi, la justice est cet équilibre entre le droit et le devoir qui a pour but non seulement que
l’homme dans sa singularité soit respecté, mais aussi que la vie soit préservée. L’existence de
l’homme n’est possible que dans le renouvellement de la justice, qui est création de la loi à partir
du droit naturel.
 
(1) création d’un néologisme : qui glace d'effroi