Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Les voi(es)x de la censure


« Comment se fait-il qu’un sujet, éventuellement fervent défenseur de la
liberté d’autrui, puisse être conduit à renoncer à la sienne en obéissant,
malgré lui, à la voix de la censure ? »

Jean-Michel Vives
20 novembre 2008

L’expérience clinique nous enseigne que si l’homme n’est pas homme comme un chat est un chat,
qu’il ex-siste en somme, il peut également renoncer à la signification de ce que présentifie ce
préfixe « ex » qui ne renvoie pas seulement à l’extériorité mais également à la transcendance. Ici la
distinction entre le moi et le sujet s’avère essentielle. Le moi est, le sujet existe, il ne saurait en
aucun cas être assigné à résidence. La pratique clinique nous rappelle qu'à la prescription
freudienne « Wo es war, soll ich werden » (« Là où c'était, je dois advenir »)(1), il est possible de
répondre « Je ne deviendrai pas ! ». Le travail analytique consiste alors à supposer chez l'autre
l'existence d'un sujet en possibilité de répondre au « Tu n'es que ça » de la censure, un « Je ne suis
pas que ça » d'essence éminemment symbolique. Le psychanalyste n’est plus alors seulement un
sujet-supposé-savoir, mais plus essentiellement encore, un sujet-supposé-savoir-qu’il-y-a-du-sujet.
La difficulté de cette position est que si nous amenons le sujet à repérer ce qu'il n'est pas, nous
n'avons aucun moyen de lui dire ce qu'il est. Le commandement symbolique (soll) soutendu par
« Tu n'es pas que ça » rappelle que je suis effectivement autre chose que « ça », mais également
autre chose que « moi ». Je est un autre dont je n'ai aucune connaissance possible, mais dont la
reconnaissance m'est octroyée du fait qu'elle peut être supposable. C'est ici que nous pouvons
repérer l'inégalité du combat entre la mal(é)diction de la censure et la parole symbolique ou éthique
du bien dire (béné-diction). En effet, alors que la censure trouve sa force dans le repérage pertinent
d'un point qui échappe à la parole, la parole, elle, ne peut que tenter de tenir à distance ce point
d'incréé en supposant l'existence possible du sujet.
Le sujet, une fois désidentifié de ce à quoi la censure tentait à le réduire, doit pouvoir être reconnu
non dans un signifiant, ce qui une fois de plus l'aliénerait, mais dans le processus même de la
signifiance.
L’interprétation analytique, l’équivoque déjoue le destin, dé-sidère1(2) et donc introduit à la
question du désir, au sens où là où pesait le destin d’une signification figée, peut advenir, par le jeu
du langage, l’équivoque de la métaphore.
Ce glissement de position n’est en rien acquis une fois pour toutes ; en effet, qu’est-ce qui nous
permet de comprendre la terrible efficacité de la censure ? C’est qu’en fait il existe chez le sujet
même une instance mal-disante à son encontre, instance qui se trouve à l’intérieur même de la
place forte et qui peut constituer à l’occasion un trop efficace allié de l’Autre dans sa dimension
persécutrice. Cette instance, Freud en 1923 la nomme surmoi. Surmoi qui loin d’être seulement
l’héritier du complexe d’oedipe se révèle également et surtout tyrannique, amoral et cruel. À partir
de là, le but que ce surmoi sauvage nous assigne est la jouissance elle-même.
Cette face du surmoi archaïque ne s’est pas seulement constituée par l’introjection de figures
parentales mais par l’effraction de l’interjection, où le sens de l’interdit véhiculé à travers toute
parole se voit annulé par le son perçant de la vocifération parentale.
Avec ce surmoi, nous sommes confrontés à cette souffrance endurée sans riposte possible à
laquelle on donne le nom de mortification. L’injonction surmoïque assigne le moi à travers ses
hurlements contradictoires à une place intenable. C’est ici que prend sa source une certaine
dimension forclusive du sur-moi : dans un effondrement subjectif, une espèce de « jection », vécue
comme abjection. Le surmoi dans certaines conditions se réduit ainsi à cet autre en moi qui ne
cesse de me mal-dire et qu’il est impossible de faire taire car il ne parle pas mais hurle, vocifère,
implore, ordonne, séduit…


1(2) On lira au sujet de ce passage de la sidération à la désiration les très éclairantes pages
d’Alain Didier-Weill (1995) Les trois temps de la loi, Paris, Seuil, p. 279-354, ainsi que les
lumineux développements qu’y consacre Marc-Alain Ouaknin (1998) C’est pour cela qu’on
aime les libellules, Paris Calmann-Lévy, p. 150-169.