Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

La voix à fleur de mots


Déplore mes maux - Déflore ma peau  - A fleur de maux - A fleur de peau - Je pleure tes mots - J'implore tes mots -

Claire Gillie

A fleur de peau, la voix se risque hors des méandres du corps pour consommer ses
épousailles avec la parole.

A fleur de mots, la voix se risque vers la rencontre avec l’autre, choisissant parfois de
rester en retrait derrières les écluses de l’appareil phonatoire, ou bien, sortant de son étiage
pour envahir l’espace de l’autre.

A fleur de maux, la voix peut choisir de se taire, et de mettre en échec le lien social.

Redessinant le contour de la parole derrière le serti des lèvres, il lui arrive de parer le
discours de ses plus beaux atours. Mais parfois comme une rature sur un écrit, la voix vient
rajouter quelque chose d’indésirable : soit des bruits en plus (des dysphonies, telles une
raucité, un souffle sur la voix, un éraillement), soit du silence qui occulte les voyelles,
réduisant le discours à un squelette consonantique. Ce symptôme, qui a pour nom l’aphonie,
tarit alors la voix de celui qui voudrait s’inscrire dans la polyphonie sociale ; son discours est
subverti par le silence, sa voix se réduit à un corps gesticulant, il n’est plus que corps déserté
par la langue. Symptôme emblématique de celui qui doit « prendre la parole » (orateur,
chanteur, comédien, enseignant2, politique, etc.) elle exhorte celui qui souffre, ayant
littéralement usé sa voix jusqu’à la corde, à se présenter comme victime ayant sacrifié sa voix
sur l’autel de l’institution.

Mise en scène de la parole, la voix est aussi exhibition sonore du sexuel, mise à nue
d’un corps animé par la parole. Appendice phallique, elle se fait geste intrusif qui déborde du
corps, et prend prétexte du mot pour pénétrer l’autre ; elle lui « fait la peau ». Violentée par le
symptôme et retenue en otage par le corps, il lui arrive de manquer au rendez-vous avec la
parole, rendant stérile le geste vocal, creusant un trou dans le discours qui risque de manquer
son destinataire : l’autre. Elle se faufile au risque des autres à travers la régulation sociale et
culturelle qui lui refuse sa part de jouissance.

On ne joue pas de son instrument vocal de la même façon, selon la partition sociale qui
lui est donnée à jouer ; le « clavier vocal » ne peut répondre de la même façon aux différentes
interprétations de son interprète pourtant unique. De même que nous reconnaissons un acteur
malgré ses différents costumes d'emprunt, de même que nous sommes identifiables par le
timbre de notre voix malgré les facettes multiples qu'elle revêt, le timbre de notre voix est ce
qui va être le plus interactif avec notre état psychique intérieur et nos réactions dans
l'interaction avec le groupe.

S’écorchant aux aspérités que lui imposent le corps, ébranlée par la scansion des mues
et mutations répétées, la voix exporte ses cicatrices sonores au jeu de la rencontre.

1 Clélia, patiente enseignante souffrant d’aphonie. Ecrit en atelier d’écriture.
2 GILLIE, C., “ Variations sur la voix des enseignants ”, in Au commencement était la voix, sous la direction de MF Castarède
et G. Konopczynski Eres, 2005... (Pour lire l'article ouvrir
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