Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

L'Incommensurable


Le créateur du mot « philosophie » est le grand oublié de la philosophie. Peut-être parce que, pour Pythagore, ce mot impliquait musique, mathématiques, symbolique, cosmologie, politique, architecture, comportement, nourriture, initiation, spiritualité. Et surtout, la vertu du secret, dont Alogon est le signe...

Dominique Bertrand
20 novembre 2008

Unesco&Revue Insistance - Journée mondiale de la philosophie, Paris 2008.  Colloque  : "Psychanalyse, droits, savoirs"

Dominique Bertrand

... ALOGON
Le créateur du mot « philosophie » est le grand oublié de la philosophie. Peut-être parce que, pour Pythagore, ce mot impliquait musique, mathématiques, symbolique, cosmologie, politique, architecture, comportement, nourriture, initiation, spiritualité. Beaucoup pour un seul mot, un seul homme, et un seul concept sensé faire le lien entre tout cela : le Nombre. De cette remarquable profusion intellectuelle l'Occident est, bien plus qu'il ne s'en doute, l'héritier, mais d'un héritage hautement contradictoire : Pythagore promeut Nombre et Mesure, les identifiant au Logos, mais découvre aussi (malgré lui) Alogon - hors logos - nombre "incommensurable". Soit : un grain de sable dans la Musique des Sphères. Il s'agit de Racine Carrée de 2, premier "irrationnel", transmis - selon la légende - dans le secret, sous peine de mort.


... UN SIMPLE SIGNE
Avec la Musique des Sphères, le Logos-Nombre eut en Occident une fécondité spectaculaire, qui ne fut possible que par l'intégration des irrationnels agissant comme un levain, par le biais des Arabes et leur géniale invention de l'algèbre : il suffit de mettre un simple signe à la place du nombre inconnu pour l'introduire dans les calculs. On connaît les bouleversements qui s'en suivirent : une parole nouvelle, un dévoilement du monde. Il est alors surprenant de découvrir en musique un intervalle valant Racine carrée de 2, jouant exactement le même rôle. D’abord interdit comme Diabolus in Musica puis toléré, il fut intégré dans le langage musical comme un levier pour faire muter la musique modale médiévale - à référence fixe et deux dimensions - en musique tonale - à référence mobile et trois dimensions. Cette mutation due à Monteverdi, contemporain de Galilée et de Descartes, montre les corrélations spectaculaires liées à cette transgression de l'ancien interdit initiatique : introduction dans un monde fini d'une dimension nouvelle impliquant la modernité, la rationalité, l'infini, la dynamique historique, la "Grande Musique"... et les Droits de l'Homme.


... LE CHIFFRE DE L'HOMME
Rencontrant le couple Logos/Alogon, Pythagore met à jour la limite irréductible propre à l'acte de mesure, qui traverse l'histoire des sciences sous d'autres visages (les notions d'Incertitude, d’Incomplétude, d’Indécidabilité, de dualité onde/particule, d’incompatibilité entre quantique et classique, etc. En rencontrant un "trou" radical dans la prétention du "Tout mesurable", Pythagore découvre à la fois le Logos et son ombre. Si le surgissement de celle-ci impliqua une mutation de celui-là, c'est qu'on ne peut les réduire aux deux termes d'une opposition : la relation contradictoire se révèle féconde. Mathématiques et musique confirment. Et l'homme ? Dans un monde tout-numérique - tendant à éliminer de la notion d'humanité tout ce qui échappe au dénombrable - la trouvaille de Pythagore nous rappelle de quel droit se fait l'homme : d'être radicalement incommensurable à sa propre description, il est parole naissante, dévoilement du monde. Un vivant en devenir, susceptible de faire signe à l'inconnu, et d'en être bouleversé.