Insistance
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Pourquoi la guerre?


Correspondance de Freud et d’Einstein
Adaptation théâtrale d'Alain Didier-Weill. Lecture par Daniel Mesguich, Jean-Luc Palliès, Jean Charmoille. Présentation d'Olivier Grignon et Patrick Landmann

Alain Didier-Weill

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Unesco&Revue Insistance - Journée mondiale de la philosophie, Paris 2008.
60 ème anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme - Colloque: Psychanalyse, droits, savoirs
20-21 novembre 2008
World Philosophy Day 2008 celebrated at the UNESCO Headquarters on20 of November 2008, has beenthe occasion for a reflection on human rights. The event, organized in partnership with the journal Insistance, has beencentred on the reading of the theatre play by Alain Didier-Weill entitled "Why War?"
Einstein : Pourquoi la guerre,

Lettre de Einstein à Freud, 1932 (extrait)1
« […] droit et force sont inséparablement liés, et les verdicts d’un organe juridique se rapprochent de l’idéal de justice de la communauté, au nom et dans l’intérêt de laquelle le droit est prononcé, dans la mesure même où cette communauté peut réunir les forces nécessaires pour faire respecter son idéal de justice. Mais nous sommes actuellement fort loin de détenir une organisation supraétatiste qui soit capable de conférer à son tribunal une autorité inattaquable et de garantir la soumission absolue à l’exécution de ses sentences. Et voici le premier principe qui s’impose à mon attention : la voie qui mène à la sécurité internationale impose aux États l’abandon sans condition d’une partie de leur liberté d’action, en d’autres termes, de leur souveraineté, et il est hors de doute qu’on ne saurait trouver d’autre chemin vers cette sécurité. »
Potsdam, le 30 juillet 1932
1Traduction Blaise Briod
Freud : Pourquoi la guerre,
Lettre de Freud à Einstein, 1932 (extrait)2
« […] En ce qui concerne notre époque, la même conclusion s’impose, à laquelle vous avez abouti par un plus court chemin. II n’est possible d’éviter à coup sûr la guerre que si les hommes s’entendent pour instituer une puissance centrale aux arrêts de laquelle on s’en remet dans tous les conflits d’intérêt. En pareil cas, deux nécessités s’imposent au même titre : celle de créer une semblable instance suprême et celle de la doter de la force appropriée. Sans la seconde, la première n’est d’aucune utilité. Or
la Société des Nations a bien été conçue comme autorité suprême de ce genre, mais la deuxième condition n’est pas remplie. La
Société des Nations ne dispose pas d’une force à elle et ne peut en obtenir que si les membres de la nouvelle association, — les différents États, — la lui concèdent. Et il y a peu d’espoir, pour le moment, que la chose se produise. Mais on ne comprendrait en
somme pas pourquoi cette institution a été créée, si l’on ne savait qu’elle représente, dans l’histoire de l’humanité, une tentative
bien rarement conçue, et jamais réalisée en de pareilles proportions. Tentative qui consiste à acquérir l’autorité, c’est-à-dire  l’influence contraignante, d’ordinaire basée sur la détention de la force, en faisant appel à certains principes idéaux. Deux facteurs, nous l’avons vu, assurent la cohésion d’une communauté : la contrainte de violence et les relations de sentiment. — les identifications, comme on les désignerait en langage technique, — entre les membres de ce même corps. Si l’un
des facteurs vient à disparaître, il se peut faire que l’autre maintienne la communauté.
De telles notions ne peuvent naturellement avoir une signification que si elles correspondent à d’importants éléments de communauté. Reste alors à savoir quelle en est la puissance. »
Vienne, septembre 1932
2Traduction Blaise Briod

Extrait de la pièce:


Einstein
Alors pourquoi n’avez-vous pas parlé de cela dans notre correspondance ?

Freud
J’ai pensé qu’il ne fallait pas…

À ce moment le téléphone sonne. Freud décroche. C’est sa fille Anna dont on entend la voix :
« Papa écoute tout de suite la radio c’est Goebbels ! »

Freud se lève, allume la radio et on entend des bribes du discours de Goebbels :
« Aujourd’hui, 10 mai 1933, le peuple allemand encore une fois s’est réveillé et a décidé
spontanément, pour aller vers son propre avenir, de rompre à jamais avec les idées marxistes,
juives, socialistes, communistes qui souillent l’âme allemande. Mais cette âme est indestructible,
elle brûle dans nos coeurs d’un feu joyeux qui s’est alimenté aujourd’hui, dans un magnifique et
immense autodafé où ont été détruits pour toujours les livres de Messieurs Marx, Freud, Einstein,
Mann, Schoenberg, Schnitzler… ».

Freud a coupé la radio. Tous deux se regardent.

Freud
Vous voyez Albert c’est ça le progrès !

Einstein
Le progrès ?

Freud
Au Moyen Âge ils nous auraient brûlés, aujourd’hui ils ne brûlent que nos livres.

Alain Didier-Weill
Extraits de « Pourquoi la guerre ? »
Adaptation Théâtrale de la Correspondance d’Einstein et Freud. 2008