Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Six questions sur les droits de l'homme


I – Conflit de la loi et du droit naturel
Aussitôt qu’il parle l’homme rencontre un conflit qui le divise: du fait même de parler il est conduit à attester le droit d’une existence incontestable qui, comme telle, n’a pas à être justifiée. Cependant...

Alain Didier-Weill
novembre 2008

I – Conflit de la loi et du droit naturel
Aussitôt qu’il parle l’homme rencontre un conflit qui le divise : du fait même de parler il est
conduit à attester le droit d’une existence incontestable qui, comme telle, n’a pas à être justifiée.
Cependant, dans cet instant même d’attestation apparaît une contestation : celle de l’instance de la loi qui tend à limiter le droit à l’existence de ce sujet.
II – Le problème du surmoi et de la censure
Alors que la loi symbolique ne tend pas à renier, mais à limiter l’existence, la psychanalyse découvre l’action d’une autre loi – celle que Freud repère comme censure inconsciente – qui, elle, tend à nier l’existence du sujet parlant : quand celui-ci est conduit à parler avec la liberté offerte par le cadre analytique, il s’avère découvrir l’existence d’une voix intérieure lui disant : « tu n’es pas libre, tu n’es pas égal, tu n’es pas fraternel ».
L’énigme qui doit être résolue est celle-ci : comment se fait-il qu’un sujet, éventuellement fervent défenseur de la liberté d’autrui, puisse être conduit à renoncer à la sienne en obéissant, malgré lui, à la voix de la censure ?
III – Conscience de la loi, inconscience du droit naturel
Que cette censure soit inconsciente explique, en partie, la différence d’accueil que le sujet fait à la loi et au droit naturel : dans la mesure où il n’ignore pas la loi il est porté à être conscient de l’acte de transgression qu’il peut être conduit à faire s’il tue, s’il vole, s’il viole… mais, étrangement, il peut être parfaitement inconscient – par exemple dans le racisme – de transgresser le droit naturel d’autrui.
IV – Les deux héritages et l’universel
Le double héritage dont, par l’intermédiaire de la philosophie et de la Bible, nous sommes dépositaires, contribue à l’assomption conflictuelle à travers laquelle notre culture reçoit la notion d’universel.
Alors que c’est par une connaissance, permise par la raison, que la notion de nature et de loi naturelle universelle est découverte par les philosophes et les tragiques grecs, c’est, inversement, par une reconnaissance mystique qu’est reconnue, dans le Bible, la dimension d’un dieu universel donateur d’une loi à laquelle Lacan attribue la fonction universelle d’interdire l’inceste. A savoir interdire ce qui pourrait empêcher le dire humain de naître et de croître.
V – Les Lumières et les anti-Lumières
Cette question de l’universalité des droits de l’homme introduit au conflit des Lumières et des anti- Lumières : les partisans des « anti-Lumières » posent que l’ « homme » universel est une abstraction qui n’existe pas et que seul existe « un » homme particulier - un anglais, un français, un belge… - déterminé par ce qu’il a reçu de son histoire, de sa tradition.
Face à eux les hommes des Lumières affirment l’existence de l’ « homme » qui, au nom de sa « nature » universelle, est non pas agi par ce qui précède mais agent procréateur de son existence.
La psychanalyse ne prend pas parti pour l’un ou l’autre camp : reconnaissant que l’homme est déterminé par ce qui le précède elle ne récuse pas la tradition. En même temps reconnaissant que l’homme est déterminant dans son aptitude à devenir elle s’affilie aux Lumières. Il ne s’agit pas pour autant d’une synthèse entre deux positions opposées mais de la reconnaissance de l’existence d’un point tiers – la dritte Personn, l’inconscient – d’où un sujet peut procréer des signifiants  nouveaux pour autant qu’il a lui-même été procréé par le langage.
VI – Paradoxe de ce qui s’écrit et de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire
Si l’on veut comprendre la dérive contemporaine qui consiste parfois à oublier en quoi consiste l’impact subversif des droits naturels et parfois même à la volonté de les ridiculiser, il faut reconnaître l’existence d’un paradoxe : le droit naturel – dont Antigone est l’héroïne, a la particularité de renvoyer à une loi non écrite dont l’efficacité chute dès qu’elle cesse de ne pas s’écrire. Aussitôt la dimension tragique de l’homme est en effet mise en péril (l’apparition de la terreur révolutionnaire n’est-elle pas à cet égard l’effet de la disparition de la dimension tragique ?).
La psychanalyse maintient vivace le droit de l’homme à devenir ce qu’il n’est pas encore, en accentuant – au-delà des différents articles de la déclaration universelle – l’existence d’un article unique et absolu : droit de l’homme devenu parlant à se reconnaître et se faire reconnaître comme parlant : tout à la fois endetté et libéré par la parole.