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Santé : alerte au surdiagnostic

 



 

 

Article, Sud Ouest 2 12 2012

 

 

Allen Frances, psychiatre américain parmi les plus influents dans le monde, part en croisade contre la surmédication touchant les pays industrialisés

 

Il ne parle pas un traitre mot de français, mais tâche de se faire comprendre partout où il cause. Comme une urgence. Allen Frances était à Bordeaux la semaine passée, à l'invitation d'un ami, Michel Minard, psychiatre bordelais qui codirige un groupe de recherche sur la constitution des catégories en santé mentale (1).

 

Allen Frances est le psychiatre américain qualifié par le « New York Times » de « plus puissant de son époque ». Pourquoi ? Il a dirigé le DSM IV, un ouvrage vendu à plus de 1 million d'exemplaires dans le monde, considéré comme une bible de la classification des maladies mentales.

 

« Sud Ouest Dimanche ». Vous faites un état des lieux plutôt affolant de la prise en charge des maladies mentales dans le monde. Quel est-il ?

 

Allen Frances. Trop de gens prennent trop de médicaments (anxiolytiques, psychotropes, antidépresseurs, etc.). Aux États-Unis, cela vient du fait que les médecins sont contraints de poser un diagnostic pour être payés. Donc ils posent beaucoup trop de diagnostics et associent cela à une prescription de médicaments excessive. De plus, les laboratoires pharmaceutiques ont le droit de faire de la publicité directe et ils arrivent à convaincre les gens que leurs troubles affectifs ou psychiques sont des maladies et donc que ces pathologies se soignent avec des médicaments. En France, les médecins prescrivent des médicaments sans forcément faire de diagnostic, ce qui n'est pas nécessaire. Mais les gens en consomment trop aussi.

 

Quelle serait la bonne mesure ?

 

Dans 50 % des cas de mal-être, les symptômes régressent avec un peu de temps et des conseils. Si ces derniers n'ont pas suffi, alors on peut entamer une psychothérapie. Et si, là, on échoue, alors seulement la médication s'impose.

 

Vous avez dirigé le DSM IV (2). Cet ouvrage est une référence dans tous les pays industrialisés sur le classement des maladies mentales. Aujourd'hui, vous dites qu'il y a un risque de surdiagnostic. Quel a été le rôle du DSM ?

 

Le DSM définit la frontière entre le normal et le pathologique dans le domaine de la psychiatrie. Au fil des ans et des DSM, cette frontière est devenue de plus en plus ténue. Lorsque nous avons rédigé le DSM IV, en 1994, nous avons déjà pensé à ce danger, mais nous avons choisi d'augmenter les critères de diagnostic, de crainte de passer à côté de certaines pathologies. Par exemple, deux semaines de dépression ont été qualifiées de désordre mental et sont apparues comme une pathologie. Tout comme la phobie sociale, fondée parfois sur un excès de timidité...

 

Du coup, un petit changement de comportement dans la vie est devenu, pour l'industrie pharmaceutique, une maladie à soigner par des médicaments. Le DSM IV a péché par excès de prudence...

 

Quelles sont les pathologies dont on sait aujourd'hui qu'elles sont surdiagnostiquées, partout dans le monde ?

 

Le déficit de l'attention avec hyperactivité chez l'enfant, les troubles bipolaires chez l'enfant et l'adulte, l'autisme, les TOC, la dépression mineure, les troubles mixtes de l'anxiété et de la dépression, la phobie sociale. En gros, on a diagnostiqué ainsi des personnes qui n'étaient pas malades, dont certaines avalent des médicaments à vie. Au-delà de l'aspect toxique en matière de santé publique, on ne peut négliger le côté économique de ce problème. L'argent dépensé par ceux qui n'ont pas besoin de médicaments et qui en consomment manque pour ceux qui sont réellement malades.

 

L'effet pervers de ce surdiagnostic serait donc que les véritables malades ne seraient pas pris en charge correctement ?

 

Absolument. La plupart des gens qui sont soignés alors qu'ils n'en auraient pas besoin pensent qu'ils vont mieux grâce aux médicaments. Ils deviennent dépendants. Alors qu'en fait c'est le temps, les conseils qui ont fait leur travail. Mais les malades, les vrais, ont, eux, besoin de médicaments, il en va de leur vie. Or, ceux-là n'y ont pas forcément accès.

 

Aux États-Unis, la crise a eu pour conséquence une réduction du budget public de la santé, il faut des assurances privées pour se soigner. Être intégré socialement. Ce n'est pas forcément le cas des grands malades.

 

La version V du DSM va bientôt être publiée aux États-Unis. Les experts qui le rédigent ont-ils pris la mesure de ce désastre de santé publique ?

 

Je ne le crois pas. Les experts qui ont travaillé sur le DSM V n'ont pas pris la mesure de l'impact des classifications dans le quotidien des gens. Ils travaillent chacun dans leur domaine d'expertise, et leur tendance est plutôt à l'expansion de leur domaine de compétence. Tous les états d'âme deviennent pathologiques : ils sont en train de classer le deuil en dépression majeure, la colère pourrait devenir un trouble psychiatrique. Tout comme la gourmandise, ou les troubles de la mémoire des personnes âgées... L'extension des diagnostics est un risque pour la société.

 

Comment réagir ?

 

Une pétition circule, je demande que le projet du DSM V, qui doit être bouclé dans quinze jours, subisse une étude scientifique indépendante, pour donner un contrepoint. Mais l'enjeu est énorme, économique. Le DSM est un best-seller, 200 000 exemplaires vendus chaque année, porté par l'Association américaine de psychiatrie, qui a la main...

 

 

(1) Allen Frances a tenu une journée de travail, avec le groupe de recherche bordelais, sur la construction des catégories en santé mentale, qui rassemble des universitaires (psychiatres, neuroscientifiques, philosophes, économistes, sociologues...). Ce groupe est financé par la Région Aquitaine et porté par François Gonon, neurobiologiste CNRS à Bordeaux, et Yannick Lung, président de l'université, Montesquieu. (2) Diagnostics et statistiques des désordres mentaux, version IV.