Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Evénements

L'UNESCO et les fondements du nouvel humanisme


Discours de la Directrice générale de l'UNESCO Irina Bokova

 


Milan, Italie, 7 octobre 2010
A l'occasion de la cérémonie de présentation de diplôme honoris causa en politique européenne et internationale  

Magnifico Rettore,
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Mesdames et Messieurs,

J'aimerais d'abord vous dire mon plaisir d'être ici, à Milan, dans cette salle de l'Université Catholique du Sacré Coeur.
Cette université bientôt centenaire, investie dans tous les champs du savoir, avec son réseau de sièges à Rome, à Brescia, à Crémone, à Campobasso, avec ses centres culturels répartis sur tout le territoire, mérite bien son nom de « Cattolica », qui signifie « universelle ».
Je suis très honorée de cette distinction et de votre invitation à développer le thème du nouvel humanisme.
Quel lieu plus approprié pour le faire que l'Italie, et tout spécialement Milan, l'un des berceaux de l'humanisme européen, l'un des foyers de la Renaissance ?
L'Italie fait partie de ces pays qui ont su cultiver une grande ambition pour l'humain, une foi dans la capacité des hommes à se rassembler, à habiter le monde, de façon pacifique.
Cette révolution est à la base directe de la civilisation mondiale. Il y a mille raisons de venir s'y ressourcer. Parmi les villes de la Renaissance italienne, Florence, Rome, Venise, Assise, Mantoue, Padoue... Milan offre sur le message humaniste un regard très particulier, une sensibilité très originale.
J'oserais parler d'un « miracle milanais ». Pétrarque y vécut 8 ans, Léonard y passa les années les plus productives de sa vie (1482-1499). D'autres comme Bramante, Lorenzo Valla, Francesco Filelfo ou Le Pogge bien sûr, ont fait de Milan la capitale d'un humanisme vigoureux, acerbe, très différent de celui de Venise ou Florence. Milan illustre mieux qu'aucune autre ville de cette époque ce que l'historien d'art anglais Michael Baxandall a décrit comme la mutation lente, sur plus d'un siècle, d'une cour de princes soldats vers une culture de la paix. Francesco Sforza est fils de Condottiere, et Condottiere lui-même, très différent des marchands et des banquiers du sud, comme les Médicis à Florence. Il faut attendre la fin du quattrocento pour trouver à Milan des mécènes éclairés et des princes érudits comme Ludovico Sforza qui, en épousant Béatrice d'Este, s'allie du même coup aux cours de Ferrare et de Mantoue.

En l'espace d'un siècle, Milan a été le théâtre d'un basculement capital pour toute la culture européenne et mondiale. L'essor de la culture, la diffusion des lettres ont joué un rôle essentiel dans cette mutation. Des nombreuses ramifications du message humaniste, tâchons de nous rappeler quelques principes.

Pic de la Mirandole a trouvé les mots justes lorsqu'il invente, à 24 ans seulement, le concept central de l'Humanisme : la dignité de l'homme. Dans son célèbre Discours, il écrit : « Le père suprême, Dieu, l'architecte (...) prit donc l'homme (...) et, l'ayant mis au milieu du monde, il lui dit « nous ne t'avons donné, ô Adam, ni domicile précis, (...) ni don spécial d'aucune sorte, pour que tu aies et possèdes selon ton gré, selon tes voeux, le domicile, la physionomie et les dons que tu auras toi-même choisis (...). Nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, immortel ni mortel, pour que, tel un statuaire qui reçoit la charge et l'honneur de sculpter ta propre personne, tu te donnes toi-même la forme que tu auras préférée. »

Milan abrite des tableaux qui illustrent cette interrogation profonde sur la place qui revient à l'humain, qui mettent en scène la problématique de « l'endroit qui convient ». La perspective du Christ mort de Mantegna (au musée Brera) ou celle du réfectoire de Santa Maria delle Grazie appellent le spectateur à se demander où il se trouve lorsqu'il est face au mur. Cet intérêt pour les trompe-l'oeil, les jeux de perspective qui se généraliseront plus tard dans le maniérisme, et qui traverse toute l'Italie du Nord n'est pas le fruit du hasard. Le génie bouillonnant de Léonard offre un exemple vibrant des capacités infinies de l'humain. L'atmosphère de la ville où il vécut ne doit pas y être tout à fait étrangère.

Milan est à la fois la ville de l'architecte Bramante et celle du Duomo, au style si particulier. La spiritualité catholique et la philosophie humaniste ont formé à Milan une synthèse unique. La ville offre d'innombrables passages entre des courants de pensée qui s'enrichissent mutuellement. Le dialogue interreligieux est une composante du dialogue des cultures, et l'Université catholique participe pleinement de cette richesse. Aujourd'hui la mode et le design prolongent cet héritage milanais de ville cosmopolite, ouverte sur l'extérieur et les tendances du monde. Elle est à sa manière une école de la diversité.

L'historien Eugenio Garin a insisté sur un deuxième aspect tout à fait essentiel de l'humanisme, à savoir sa nature profondément collective et sociale. L'humain n'est pleinement lui-même qu'avec les autres, en communauté. Faible et impuissant lorsqu'il est seul, l'humain s'épanouit en société.

Nous sommes naturellement liés par notre condition d'êtres humains. Il existe une communauté humaine qui s'étend à la famille, aux amis, à la cité, et de proche en proche à l'ensemble des hommes sur toute la surface de la terre. Ce qui nous rapproche est plus fort que ce qui nous différencie.

Des conflits prennent naissance sur des malentendus ou des oppositions superficielles, qui nous empêchent de nous retrouver sur nos aspirations communes. Mais toutes les cultures du monde se rejoignent dans l'unité de la civilisation humaine.

Cette communauté idéale, nous avons -encore plus aujourd'hui qu'à l'époque des premiers humanistes - intérêt à oeuvrer pour la construire dans les faits. Les crises du monde soulèvent des enjeux considérables. Aucun pays ne peut les résoudre seul. Il nous revient de rassembler la communauté des humains, de construire un espace commun et de n'en exclure personne, quel que soit le continent, quelle que soit la civilisation.

Le fondement de cette communauté, ce qui la fait grandir et prospérer, les humanistes l'ont très vite compris : c'est la culture. Nous partageons tous, par delà notre diversité, une même culture humaine. Par la communication, par le dialogue, nous pouvons connaître la pensée d'autrui, accéder à la science des Anciens, découvrir d'autres moeurs, et entrer dans la cité idéale des esprits, à la découverte du lien humain qui nous réunit.

Nous aurons toujours besoin de revenir aux sources de cet humanisme, de redécouvrir ce sens profond de la culture, de la nécessité de la communauté humaine pour mener une vie accomplie. L'acte constitutif de l'UNESCO ne dit pas autre chose : la paix et la prospérité ne peuvent être garanties par le seul jeu des arrangements économiques et politiques. Il faut une coopération intellectuelle et morale de l'humanité. L'UNESCO est l'agence des Nations Unies chargée de construire jour après jour, par des actions concrètes au service du Patrimoine, de la recherche scientifique, de l'éducation pour tous, cette solidarité des nations. La culture, l'éducation, sont des instruments de paix. Ce sont aussi des leviers de développement.

L'Italie, en tant que contributeur historique du secteur de la culture, comme acteur majeur et largement convaincu du rôle de la diplomatie culturelle, comme pays qui compte le plus de sites classés au Patrimoine de l'UNESCO, joue à ce titre un rôle de premier plan, et l'UNESCO a besoin de vous.

L'Italie a maintes fois montré - et Milan en particulier - sa foi dans le rôle stratégique de la culture et sa volonté continue de préserver son héritage à travers les générations. La construction du Duomo, dont l'immensité est proverbiale et qui s'est étalée sur plus de 5 siècles, ou la restauration de l'Ultima Cena de Leonard, sont les meilleures preuves de l'attachement des Milanais aux accomplissements de l'esprit humain et leur volonté de les préserver à travers le temps. La fresque de Léonard a suscité un intérêt universel. Aucune restauration n'a sollicité autant d'attention de la part de l'opinion publique et des experts, sur autant de générations. Elle n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même à l'époque de Vasari, à la fin du 16e siècle, et sans le soutien continu des amoureux de l'art et des gens de culture depuis cette époque, elle se serait très certainement perdue. Le simple fait que nous puissions l'admirer encore aujourd'hui est la meilleure preuve qu'il existe une communauté humaine qui traverse les âges, et qui transmet d'une génération à l'autre le même respect des valeurs communes.

Il y a une photographie qui se trouve dans le couvent de Santa Maria delle Grazie où l'on voit la fresque de Léonard et juste à côté le mur adjacent éventré par les bombardements donnant directement sur l'extérieur. C'est à mes yeux l'image de la résistance muette de la culture contre l'atrocité des conflits.

Mesdames et messieurs,

Nous aurons toujours à apprendre de cette ténacité des milanais. Nulle part ailleurs peut-être qu'à Milan et dans cet exemple précis de la restauration de la Cène, ne s'est révélée avec une telle intensité la conscience de la centralité des oeuvres de l'esprit, et la volonté de les protéger contre les ravages du temps, de la guerre et de l'oubli.

Il y a des oeuvres qui ont ce pouvoir incroyable de nous réunir, quelle que soit l'époque ou l'urgence de moment. Nous sentons qu'il s'y joue quelque chose de plus important pour la définition de l'humain qu'un simple jeu de formes et d'assemblage de couleurs sur un morceau de mur. La culture est la meilleure porte d'entrée vers le coeur et l'esprit humain. Prenez les tableaux des maîtres, la musique populaire, les fêtes traditionnelles, les monuments historiques : vous découvrirez de proche en proche les enjeux des sociétés où ils sont nés, ceux de la société où vous vivez ; vous comprendrez mieux les hommes et les femmes qui les apprécient, vous en saurez plus sur vous mêmes. Ce que les humanistes italiens ont entrepris à l'échelle d'une cité ou d'un état, nous devons aujourd'hui le réussir à l'échelle de la planète.

Il nous revient la charge de construire pour de bon cette communauté universelle des êtres humains, en nous appuyant sur les valeurs qui fondent l'essence de l'humanité, et en premier lieu la culture. C'est la mission du nouvel humanisme.

L'UNESCO entend y prendre toute sa part. L'être humain accompli est celui qui reconnaît la co-existence et l'égalité avec les êtres humains, mêmes lointains, et recherche un modus vivendi avec les autres.

Tous les pays sont aujourd'hui parties prenantes d'une même mondialisation. Etre humaniste aujourd'hui, c'est édifier des passerelles entre le Nord, le Sud, l'Est, l'Ouest, renforcer la communauté humaine pour répondre ensemble aux défis qui sont les nôtres.

Le nouvel humanisme, c'est faire en sorte que chaque enfant soit scolarisé et reçoive une éducation de qualité. Le nouvel humanisme, c'est réaliser l'égalité des genres, donner aux femmes et aux hommes l'égal accès au savoir, au pouvoir. Le nouvel humanisme, c'est mieux comprendre notre environnement, comprendre et anticiper les conséquences du changement climatique pour des millions d'êtres, touchés par la sécheresse, la désertification, la montée des eaux.

Le nouvel humanisme, c'est protéger la biodiversité, en lien avec la diversité culturelle.

Le nouvel humanisme, c'est la solidarité avec des peuples affectés par des catastrophes, qu'ils soient proches ou lointains, en Haïti, au Pakistan.
Ce nouvel humanisme doit être notre guide dans la conduite du développement pour les pays les plus démunis. Notre mondialisation n'est plus celle de la « mise en contact » comme l'était celle du 16e siècle, mais celle de la « mise en commun ». Comment bâtir cette une communauté universelle dans la diversité des peuples ?
L'histoire, y compris l'histoire récente, a montré qu'il était plus facile de déclarer la  communauté que de la faire advenir. Dans la réalité, des continents entiers se trouvent de facto écartées du banquet commun, en particulier le continent africain. Nous devons donner un nouvel élan à la solidarité et les réintégrer dans la communauté universelle.

L'histoire récente a aussi montré la force de la dynamique de l'union. J'appartiens à la génération qui a connu l'Europe divisée, coupée par un mur, et qui pourtant a su tirer les leçons du passé, pour unifier le continent. En l'an 2000, la déclaration commune des Nations Unies pour les Objectifs du Millénaire pour le Développement a marqué une étape très importante dans l'affirmation de la volonté des nations. Sous l'impulsion de l'UNESCO, le sommet réuni à New York, le mois dernier, a justement reconnu la centralité de la culture et de l'éducation pour atteindre ces objectifs, réduire la pauvreté, construire le développement durable. Il faut oser saisir cette chance, ne pas céder aux forces du scepticisme. Rappelez-vous le message de Pic de la Mirandole : l'homme peut exprimer son potentiel, échapper au déterminisme des circonstances. A l'heure actuelle, il peut cesser d'être le jouet de ses propres inventions, technologiques ou financières.

Nous constatons tous les jours à quel point la culture est un formidable levier pour construire cet espace commun. Tous les peuples de la terre célèbrent leur culture, souhaitent la valoriser. Les sites du patrimoine mondial sont des emblèmes de paix. La valeur universelle des sites classés par l'UNESCO fait d'eux des outils de première importance pour la coopération internationale, la compréhension mutuelle entre les peuples, la stabilité sociale, et le développement.

Le dialogue des cultures ne naît pas des déclarations d'intentions, mais sur la base de projets concrets de coopération. L'action de l'UNESCO au service du Patrimoine mondial ne consiste pas seulement à dresser la liste d'un grand musée à ciel ouvert. Les programmes de l'UNESCO offrent un cadre reconnu de coopération, pour la recherche scientifique ou la protection du patrimoine. La coopération technique entre les architectes, les historiens, les experts du monde entier est un moyen concret de faire travailler ensemble des hommes et des femmes de cultures différentes, d'opinions différentes sur un projet commun qui leur tient à coeur.

Les sites frontaliers, les monuments situés à la lisière de plusieurs cultures sont de formidables instruments de paix. La reconstruction du pont de Mostar pilotée par l'UNESCO en Bosnie-Herzégovine est un bon exemple : le pont reliait deux rives, d'un même village habitées par deux communautés différentes. Historiquement, les pays de l'Europe de l'Est ont été des pays de métissage, situés au carrefour de l'Europe et du Moyen-Orient, entre l'Europe du nord et la méditerranée. C'est le cas de la Bulgarie où je suis née. Le pont de Mostar, détruit pendant la guerre, est aujourd'hui reconstruit à l'identique, et est utilisé pour renouer le dialogue entre les anciens belligérants qui travaillent ensemble sur le projet.

La culture aide à retisser des liens brisés par les conflits. La réédification de la stèle d'Axoum que l'Italie a rendu à l'Ethiopie en 2005 est un exemple du pouvoir guérisseur de la culture. La préservation de la vieille ville de Jérusalem, la reconstruction en Europe de centres historiques suite aux destructions de la deuxième guerre mondiale, tous ces projets menés par l'UNESCO illustrent la façon dont la culture rapproche les humains.

Il faut prendre la culture au sens large, l'étendre au-delà des sites classés, des arts et des belles lettres. La culture englobe le patrimoine immatériel, les chants, les fêtes, la langue. Cette culture détermine la capacité des peuples à se projeter dans l'avenir, à se développer. Elle est aussi ce qui leur permet de se relever en cas de catastrophe et de surmonter les obstacles.

L'UNESCO a fait adopter en 2003 et 2005 des conventions sur la protection du patrimoine immatériel ou sur la diversité culturelle, pour contrer le processus d'uniformisation qui accompagne parfois la mondialisation. Les humanistes valorisaient l'usage des langues dites « vulgaires » contre l'uniformité du latin. Nous aussi, à notre époque, protégeons la diversité culturelle contre l'uniformisation. Chaque culture est une clé de compréhension du monde.

Ne nous avisons pas d'en supprimer. Ce serait une grave erreur de penser que l'uniformité facilite la compréhension : elle fait taire les divergences, tout au plus. Nous avons gaspillé les ressources naturelles, ne dilapidons pas celles de l'esprit. Je vois qu'il y a beaucoup d'étudiants donc si vous me le permettez, je vai maintenant m'adresser à eux : certains parmi vous s'interrogent sur leur avenir, d'autres sont engagés dans des associations, en politique, vous vous apprêtez à jouer un rôle important dans les entreprises, dans l'administration. Valorisez autant que vous pouvez la culture, l'éducation, la science, ne sousestimez jamais leur rôle. Soyez convaincus qu'elles sont les fondements du dialogue, et les piliers de la construction de la communauté humaine.

Je vous remercie.