Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

LE RECIT ET L'OUVERT


PRE-COUP (4) 
En preparation du COLLOQUE de CONVERGENCIA
(C.M.M.E. PARIS) 13 et 14 février 2010
Programme:
www.convergencia.fr
Argument de PAOLA MIELI

versions Fr. Angl. Esp. :


Paola Mieli
décembre 2010

Le récit et l'ouvert

Lacan donne une définition de l'analyse qui compte parmi les plus évocatrices : «L'analyse n'est pas une simple reconstitution du passé, ni non plus a des normes préformées, elle n'est pas epos, ni un ethos. Si on la comparait à quelque chose c'est à un récit qui serait telle que le récit lui-même soit le lieu de la rencontre dont il s'agit dans le récit. » Un récit qui coïncide avec son propre avènement.

L'analyse coïncide avec la création d'un lieu, d'un espace-temps dicté par un dire qui guide tant la tâche analysante que l'acte de l'analyste, résultat d'une attention suspendue entre lettre et sens.

Le symptôme met toujours en question un certain savoir; l'espace transférentiel se trace à partir d'un savoir déjà là, qui dessine l'actuel. Le champ du savoir qui émerge entre analysant et analyste s'épaissit au rythme de l'articulation signifiante. Que «la psyché est étendue et ne sait rien de cela» peut également se concevoir comme le déploiement progressif de ce savoir dans la répétition de la chaîne signifiante, la construction en acte de l'histoire du sujet. En ce sens, précisément, le passé s'articule en avant.

Ce que l'on peut attendre d'une analyse au début de son parcours, au moment de la demande d'analyse, ne correspond donc pas nécessairement à ce que l'on trouve, ne correspond pas nécessairement au voyage que l'on croyait entreprendre. «Contre toute attente et toute intention» on peut se retrouver à Pompéi, comme Norbert Hanold dans Gradiva de Jensen, c'est-à-dire dans le lieu d'un savoir déjà là, qu'on ignorait savoir, mais qui provoque un nouveau scénario. Le texte avait besoin d'un espace où il pouvait se déployer et se lire, où il pouvait s'écrire.

La plupart du temps l'apparition du savoir déjà là a le caractère de la surprise. Pour Norbert Hanold, c'est l'évanouissement, c'est le vertige au bord de l'abîme. C'est l'ébranlement du délire (Wahn), l'écroulement de l'illusion ( Illusion) .

Freud observe que délire et illusion ont le caractère d'une construction, d'une croyance qui présente le désir comme réalisé. Ils ont la forme d'une narration, où chaque élément suit une logique gouvernée par l'élaboration secondaire, destinée à produire du sens à tout prix, pourvu que sens il y ait. C'est le terrain du tout est su, de l'adhésion à l'idéal, de la consolation phallique. Le terrain de la théorie, d'une vision du monde exhaustive.

Il y a bien des façons pour indiquer la transformation qui marque le cours de l'analyse; on peut parler de chute du sujet supposé savoir, de traversée du fantasme, de rencontre avec le manque à être, d'identification au symptôme et ainsi de suite - autant de manières pour essayer d'évoquer la subversion subjective propre à l'acte analytique. Un changement de position qui contient l'expérience de la désillusion, caractéristique du processus analytique, de la mise en scène de ce récit qui coïncide avec la rencontre qu'il raconte. De cette version de la vérité subjective.

La désillusion est chute de l'illusion, chute d'une croyance, vidage de sens. C'est l'effritement de diverses représentations de soi dans le monde et du monde, c'est s'apercevoir, incrédule, que le paysage que l'on admire à la fenêtre n'est rien d'autre qu'une peinture du monde adossée à la fenêtre - comme le représentent bien De Chirico et Magritte.

Le passage de l'illusion à la désillusion est marqué la plupart du temps par un sens dépressif, par la spoliation des croyances. Il est destitution des figures sur lesquelles le moi fonde ses propres identifications, ses propres revendications. Il s'ensuit un deuil. Mais il est également une façon de se libérer progressivement du sens et de libérer le sens, de se libérer de l'ombre de l'idéal et de son objet. Il est séparation progressive de l'idéal et de l'objet. Il est souffle, écart, ouverture d'horizon. Il y a donc un espace inespéré, un non écrit.

"Que l'on doive d'abord mourir pour devenir vivant ?", comme l'observe Zoe.

Ce qui, entre autres, met en cause le travail de la pulsion de mort dans la répétition, dans les formes de la remémoration, ainsi que sa présence, amalgamée à la libido, dans le transfert. Il s'agira d'arracher à la remémoration la fixité et le magnétisme de la pulsion de mort; d'arracher à la tristesse sa "fausse morale", comme Lacan l'appelle. Et de pouvoir ainsi se permettre d'oublier, ce qui est relance libidinale. Il y aura eu des lieux qu'on ne pourra plus habiter, des lieux irrécouvrables.

L'écart entre idéal et objet secouera la fixité de la relation à l'objet, la persistance des mêmes formes de jouissance phallique. La coalescence propre aux objets pulsionnels véhiculera une autre transitivité, permettra à une nouvelle économie pulsionnelle de se réaliser; permettra de s'ouvrir aux diverses formes de jouissance, de faire l'expérience de l'une et de l'autre. Un parcours vers le réel; et vers l'élévation de l'objet à la dignité de chose.

La désillusion permet de trouver dans le présent la signification intime, si je puis m'exprimer de la sorte, du mot illusion. Illusion appartient à la famille de ludere : illusio, à l'origine, est plaisanterie, moquerie, ironie. Un brin de dérision et, peut-être, de ‘fuck you'. Pouvoir sourire de la lourdeur de la vie, du mythe individuel qu'on vient tout juste d'avoir fini de tracer. Créer de l'espace là où il n'y en a pas, ce qui est précisément la nature du Witz. Et de la transmission.

On pourrait dire que la désillusion en analyse marque progressivement le passage de la position d'illusionné à celle d'illusionniste - de la position de celui qui s'agrippe à la croyance à celle de celui qui joue avec la croyance. Magicien de la représentation, l'illusionniste montre ce que la scène du monde a de plus illusoire, le voile qui sépare le réel - et le voile derrière le voile; il fait de la croyance la matière qui servira à de nouvelles productions, à de nouveaux paysages dans l'histoire. Il déploie son savoir-faire avec l'image - ce que Lacan suggère.

Ce à quoi on peut s'attendre, c'est un démenti des attentes, c'est l'instauration d'une nouvelle dialectique entre attente et surprise, qui trace l'horizon de l'ouvert (Weite) . On pourra s'attendre à l'expertise d'un transiter entre la croyance et le réel, entre un registre du sens et un registre du non sens, de l'hors sens - et la possibilité de seconder, sans horreur, cet instant entre le non plus et le non encore qui caractérise l'évanescence subjective, l'hors représentation. Une acceptation de l'éphémère qui est aussi habitation du présent.

 

 

Tale-Telling and the Open

 

Paola Mieli

Tale-Telling and the OpenPaola MieliLacan has given us one of the most evocative definitions we have of analysis: «Analysisis not a mere reconstituting of the past, nor does it have pre-established norms, it isneither epos, nor an ethos. If one were to compare it to something, it would be to a tale[un récit], such that the tale itself would be the meeting-place of what the tale is about.»A tale coinciding with its own coming into being.Analysis coincides with the creation of a place, of a time-space dictated by an utterancethat guides both the task of the analysand and the act of the analyst, the result of anattention suspended between letter and sense.The symptom always calls into question a certain knowledge; transferential space ismarked out from an already existing knowledge that forms actuality, present time. Thefield of knowledge that emerges between analysand and analyst fills out in tempo withsignifying articulation. That fact that « the psyche is extensive and knows nothing of it»may also be conceived of as the progressive unfurling of this knowing in the repetition ofthe signifying chain, the construction in actu of the subject's story. It is precisely in thissense that the past is articulated in forward motion.What one can expect from an analysis at its outset, at the moment of a demand foranalysis, doesn't necessarily correspond with what one finds, doesn't necessarilycorrespond with the voyage one has thought of undertaking. «Against all expectation andall intention » one may find oneself in Pompei, like Norbert Hanold in Jensen's Gradiva,that is, in the place of a knowledge already-there (déjà là) one wasn't aware of having,which prompts a new scenario. The text needed a space in which it could unfurl and beread, where it could be written.Most of the time the appearance of pre-existing knowledge has the character of surprise.For Norbert Hanold, it involves a fainting spell, it is vertigo on the brink of the abyss. Itis the shaking of the delusion (Wahn), a shattering of illusion (Illusion).Freud remarks that delusion and illusion have the character of a construction, of a beliefthat presents desire as fulfilled. They have the form of a narration, where each elementfollows a logic governed by secondary elaboration, destined to make sense at all costs, aslong as there be sense. It is the terrain of ‘all is known,' of a clinging to the ideal, ofphallic consolation. The terrain of theory, of an exhaustive vision of the world.There are a number of ways to indicate the transformation that marks the course of ananalysis; one can speak of the fall of the subject supposed to know, of the traversing ofthe fantasm, of the encounter with the lack in being, of identification with the symptom,and so forth - all so many ways to attempt to evoke the subversion of the subject intrinsicto the analytic act. A change of position that contains the experience of disillusioncharacteristic of the analytic process, of the staging of this tale that coincides with theencounter of which it tells. Of this version of subjective truth.The disillusion is dis-illusion, the falling away of illusion, the collapse of a belief, anemptying out of sense. It is the crumbling away of various representations of oneself inthe world and of the world itself, it is apperceiving, incredulously, that the landscape onehas been admiring out of the window is nothing but a painting of the world propped upagainst the window - as De Chirico and Magritte depict so well.The passage from illusion to disillusion is marked most of the time by a sense ofdepression, by the shedding of beliefs. It is the dismissal of figures on which the egobases its own identifications, its own claims. A mourning ensues. But by the same tokenit is a way of freeing oneself of sense, freeing oneself of the shadow of the ideal and of itsobject. It is a progressive separation from the ideal and the object. It is a breath, abifurcation, a widening of horizon. Thus there is an unexpected, an un-written, space.« Then one first has to die to become alive? » as Zoe asks.Which, among other things, calls into question the work of the death drive in repetition,in the forms of recollection, as well as its presence, amalgamated with the libido, in thetransference. It becomes a matter of plucking the fixity and magnetism of the death driveout from recollection; of wresting from sadness its "false morality" ["fausse morale"], asLacan calls it. And thus of being able to allow oneself to forget, which revives libido.There will have been places one can no longer live in, irretrievable places.The divergence between ideal and object will shake the fixity of the object relation, thepersistence of the same forms of phallic jouissance. The coalescence inherent in objectsof the drive will serve as a vehicle for another transitivity, for a new economy of the driveto be achieved; will allow for an opening up to different forms of jouissance, theexperience of the one and the other. A journey toward the real; and toward elevating theobject to the dignity of the Thing.Disillusion allows for the finding in the present of the innermost signification, if I mayput it this way, of the word illusion. Illusion belongs to the family of words derivingfrom ludere: illusio, originally, is joking, pleasantry, mockery, irony. It has a touch ofderision to it, perhaps even of the ‘fuck you.' Being able to smile at the weight of life, atthe individual myth one has just finished mapping out. Creating space there where itdoesn't exist, which is exactly the nature of the Witz. And of transmission.One could say that dis-illusion in analysis progressively marks the passage from theposition of having illusions to that of being an illusionist - from the position of someonewho clings to belief to that of someone who plays with belief. A magician ofrepresentation, the illusionist shows what is most illusory about the world's stage, showsthe veil that separates the real - and the veil behind the veil; he makes belief the rawmaterial for new productions, new landscapes in history. He deploys his know-how withthe image - as Lacan suggests.What can be expected is a denial of expectations, the setting up of a new dialecticbetween expectation and surprise, marking the horizon of the open (Weite). One cancome to expect expertise in the transiting between belief and the real, between a registerof sense and one of nonsense, and the out of sense (hors sens): the possibility of assistingwithout horror the instant between the no longer and the not yet that characterizessubjective evanescence, the outside of representation. An acceptance of the ephemeralthat is also an inhabiting of the present.