Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

Exode, exil, ou transhumance des voix de femme


la Quête du « Grâave »

Claire Gillie

 

 

Nous voici convoquée à reprendre une longue discussion soutenue avec Michel Poizat de 2001 à 2003, alors qu'ici même à Ambronay, il avait inauguré, avec la voix, les rencontres autour de la Musique et du Sacré. Depuis, comme beaucoup le savent, il a cédé à l'appel du Cri de l'Ange un certain 1 décembre 2003... De longs débats nous avaient réunis autour de l'aigu, celui de la voix de femme franchissant le lyrique pour s'abîmer en un lieu où la musique n'était plus en jeu, ni même la parole. Dès ses premiers ouvrages, il avait démontré que la voix féminine -poussée dans ses derniers retranchements vers l'aigu -faisait perdre le sens à la parole, et se rapprochait de ce qu'il a appelé « le cri de l'ange »1. Lors de nos dernières rencontres nous travaillions à un article qui s'appelait « La voix unisexe2 ». Alors que lui soutenait une présentification dans le chant d'une sorte de hors-sexe de la voix, nous venions quant à nous l'interroger, sur une mutation sociale des voix de femme vers une tessiture grave, a contrario des voix de castrats, tentant par là de soutenir l'hypothèse d'une voix unisexe.

 

Un bivouac d'avant l'ombilic

 

La voix grave, c'est celle qui redonne du corps à la voix, creuse un asile dans le bas du corps, jaillit des entrailles, de derrière l'ombilic qui fut notre première blessure à l'entrée dans le monde. Une voix « poitrinée » qui parle de ventre à ventre, d'entrailles à entrailles. Une voix qui, d'un sujet à l'autre, d'une tessiture vocale à l'autre, s'inscrirait dans un mouvement, dans un certain passage. Mais de quelle passe s'agirait-il ? Mue, exode, exil, transhumance, ou bien encore errance ? Marche des femmes vers un devenir autre qui passerait par une voix autre ? Une marche errante, titubant entre grave et aigu, mais mue par une quête dont le sonore ne serait que le masque ? Si on se réfère à ce que nous a dit ici même Alain Didier-Weil en 1988, cette quête serait tournée vers des retrouvailles avec une jouissance et des paroles perdues, sans doute devrons-nous rajouter, avec une voix perdue, si ce n'est un silence perdu... Sans doute un silence structurel qui est celui qui aurait présidé à la Genèse, avant que Dieu -opérant son Tsimtsoum3, se retirant de devant la surdité de l'homme -ne vienne créer un trou dans ce silence. Trou hors-sonore, qui serait venu « tohu-bohuter » le creuset de la parole et le nid du parlêtre, brouillant à jamais les pistes de savoirs pluriels s'acharnant sur la polémique du « son-sens ».

 

En tous les cas, il y aurait là de l'errance, un égarement volontaire, hors des sentiers battus, un chemin vectorisé entre perte et quête. Une transhumance créatrice d'un mouvement, d'un élan: « arsis » auraient dit les chantres du grégorien, qui savaient qu'arsis va de pair avec thesis , à savoir le moment où tout se pause, se pose, se re-pose. A l'arsis du corps pris dans

 

1 Michel POIZAT, L'opéra ou le cri de l'ange, (essai sur la jouissance de l'amateur d'Opéra), Paris : Métailié, 1986.2 Claire GILLIE, « La Voix Unisexe », in Le Féminin, le masculin et la musique populaire d'aujourd'hui, Actes de la journéedu 4 mars 2003. Document de recherche O.M.F. (Observatoire Musical Français), Université de Paris-Sorbonne, Paris, 2004.3 M.-A., OUAKNIN, Tsimtsoum, Paris : Albin Michel, 2006.

 

l'élan, à la tension du corps qui aiguise la voix vers l'aigu, répond le thesis d'un corps détumescent, corps qui se grave ... voix grave du corps qui reprend son souffle. Bivouac ... Voix bivocale qui se découvrirait donc douée de grave et d'aigu, voix bisexuelle qui émargerait à l'ordre fantasmatique de l'androgynat.

 

C'est à la croisée de la musicologie et de la psychanalyse, et à la lumière de l'anthropologie psychanalytique, que nous convoquerons ici les voix graves des femmes. Il s'agira ainsi d'élucider le système symbolique qui donnerait l'équation entre femme, musique et perte, jouissance et interdit, en faisant appel à cette hypothèse de l'inconscient et d'une jouissance autre, tels que Freud et Lacan nous l'ont enseignés. Ce qui amène à questionner le désir qui gronde sous chaque Hertz ôté aux derniers barreaux des échelles vocales naturellement et culturellement dévolues aux femmes. Mais la difficulté de l'entreprise réside en une difficulté épistémologique que nous pointerons d'emblée. Car si pour la musicologie la voix est une entité sonore, acoustiquement mesurable, phonématiquement et solfègiquement transcriptible, pour la psychanalyse, elle est non-sonore, non-vocale mais présente dans l'inaudible de la parole. Laissons Claude Maillard nous la faire entendre avec Le Scribe :

 

Cette voix, c'est dans le silence et seulement dans son silence qu'on l'entend. [...]Voilà celle qui ne parle pas et qui pourtant parole. Celle qui, invocale et muette, prête à lalettre son chant.Loin de celle des sirènes et des devins, elle n'est dans aucune voix d'octave, ni dans lesaiguës, ni dans les mezzos ou les graves.Cette voix n'a pas la silhouette des phonèmes, n'est pas la coquette des linguistes. [...]Phonologiquement impossible, elle échappe à tout repérage et dans cette échappée signeson statut et sa logique. [...]De qui cette voix et d'où vient-elle. Ni en dehors du sujet, ni en dedans de lui, mais dutroué de son histoire. [...]C'est une voix de nulle part ailleurs [...]. Elle est l'inaudible dans l'écouter parler, le filinvisible dans le travail de la langue. Elle se risque à pointer le manque mais ne sert à lecombler. Croire qu'elle le remplit est la parodie ventriloque, la caricature de ce qui estinaudible. [...]Cette voix d'écoute dont le rythme de la prosodie s'effectue dans l'aphasie de l'Autrepermet d'aller vers ce qui ne s'est pas encore entendu dire.[...] D'elle, naît l'expérience de parole4.

 

Diabolus in Voce

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Claire Gillie

 

Docteur en Anthropologie psychanalytique Professeur agrégé de Musicologie Psychanalyste