Insistance
Art, Psychanalyse, Politique

LILA et la lumière de Vermeer


Présentation du livre de Alain Didier-Weill "LILA et la lumière de Vermeer - La psychanalyse à l'école des artistes" - par Olivier Grignon
Au fond, je me demande si ce que vient de nous dire Claude Rabant n'est pas aussiune excellente introduction au livre d'Alain Didier-Weill: Shakespeare, Amélie Nothomb, les comédies musicales. Je crois que nous y sommes. Nous y sommes dans ce que je vais essayerde faire ressortir de ce livre d'Alain. Pour commencer, je voudrais soutenir l'hypothèse suivante: le X que Lacan a qualifié de "caractère énigmatique du désir de l'analyste" renverrait au rapport d'ordre poétique que l'analyste est amené à entretenir avec le langage.

 

 

 


Olivier Grignon

Au fond, je me demande si ce que vient de nous dire Claude Rabant n'est pas aussiune excellente introduction au livre d'Alain Didier-Weill: Shakespeare, Amélie Nothomb, les comédies musicales. Je crois que nous y sommes. Nous y sommes dans ce que je vais essayerde faire ressortir de ce livre d'Alain. Pour commencer, je voudrais soutenir l'hypothèse suivante: le X que Lacan a qualifié de "caractère énigmatique du désir de l'analyste" renverrait au rapport d'ordre poétique que l'analyste est amené à entretenir avec le langage. Nous voilà maintenant donc en compagnie d'Alain Didier-Weill et c'est une très bonne compagnie. Vous pouvez entendre que c'est une thèse extrêmement forte. Alain Didier-Weillne dit pas qu'on peut entretenir avec le langage un rapport poétique quand on est psychanalyste. Il dit que si on est psychanalyste, alors on est amené - et c'est un caractère obligé si on est psychanalyste - à entretenir ce type de rapport avec le langage qu'est le rapport poétique.

Donc  je trouve, pour ma part, que c'est véritablement un devoir: un devoir de défendre ce livre d'Alain Didier-Weill en tant qu'à mon sens, il nomme ce que je crois être l'enjeu fondamental de la psychanalyse aujourd'hui. Cette nomination, cet enjeu, elle se fait à vrai dire sur la page de couverture, c'est le sous-titre : " La psychanalyse à l'école des artistes ".Voilà, ça c'est ce que j'appelle aujourd'hui l'urgence. Donc, ce que je veux justifier, c'est pourquoi à mon sens ça, c'est l'urgence absolue aujourd'hui. Nous savons bien que nous avons un rapport extrêmement ambigu et difficultueux au savoir analytique, dans la mesure où le savoir avec lequel nous conduisons les cures n'est pas tout à fait de même nature que celui avec lequel nous en rendons compte. Ce qui, je crois, fait de l'analyste un artiste, mais un artiste un peu maudit, puisque c'est un artiste qui ne peut pas montrer ses oeuvres. Ça, c'est une position. Evidemment on peut soutenir une autre position. On peut soutenir la positionque le savoir psychanalytique est référentiel et qu'il est référentiel pour l'acte, c'est-à-direpour exercer l'acte psychanalytique, il suffit d'appliquer un savoir de référence. Heureusement, cette perspective tout à fait odieuse n'est absolument pas celle d'Alain Didier-Weill pour qui la notion d'expérience me semble être au coeur de son travail.

Donc nous avons - en somme, nous butons sur un problème très compliqué qui est:comment se transmet la psychanalyse? Eh bien je crois qu'elle se transmet, elle tient à lafaçon dont on parle de la psychanalyse. Nous n'avons absolument rien à faire d'une théorie deplus sur la psychose, sur l'hystérie, sur je ne sais quoi encore, mais par contre nous avonsbeaucoup à attendre de savoir de la psychose, de savoir de l'hystérie. Ce qui fait qu'un livreest un livre de psychanalyste, ça n'est pas qu'il est un traité savant de plus, mais c'est parceque c'est avant tout un écrit où on entend l'analyste analyser. Je suis sûr du reste qu'on peutentendre quelque chose comme ça des deux autres livres; je ne les ai pas encore lus. Mais entout cas, ce que je peux vous dire, c'est que dans le livre d'Alain Didier-Weill, c'est évident.C'est évident. On entend Alain Didier-Weill analyser, c'est-à-dire qu'on l'entend lire. Et onl'entend lire à partir de son expérience subjective qui est une expérience de la limite,l'expérience d'un homme qui aime, qui pense, qui danse, et je dirais même l'expérience d'unhomme de son temps.

Je vous lis un autre petit passage. C'est dans le prologue. " Faisant l'épreuve de la dépression, l'homme [l'homme, c'est Alain Didier-Weill, évidemment] est amené à découvrirque la pression de l'apesanteur terrestre peut s'accentuer au point que son corps devienne troppesant pour être capable de courir ou de marcher. Pourquoi a-t-il perdu sa légèreté? Il regarde alors s'envoler le corps du danseur et lui demande : "Quel est ton secret?" " Or, ce qui est toutà fait remarquable, c'est que celui qui répond à cette question adressée au danseur, "quel estton secret?", eh bien c'est l'analyste qui va répondre, l'analyste Alain Didier-Weill. Donc nous avons à la fois l'homme Alain Didier-Weill qui découvre que la pression de l'apesanteurterrestre est trop pesant, et nous avons l'analyste Alain Didier-Weill qui va répondre du secretdu danseur. Je trouve extraordinaire ce passage, cette expérience, et qui est aussi, donc, je le disais, une expérience de la limite, c'est celle d'un homme, Alain Didier-Weill, qui est doncdepuis tant d'années à l'écoute des artistes et qui est du reste lui-même écrivain.

Vous voyez qu'ici, l'homme et l'analyste ne font qu'un. Et je crois que c'est ça quiconstitue un retournement tout à fait extraordinaire où la psychanalyse lâche enfin sasuffisance et sa morgue. Parce que, qu'est-ce que ça suppose ce travail, ou qu'est-ce que çasuppose se mettre à l'école des artistes? Ça veut dire tout simplement qu'on n'analyse pas uneoeuvre d'art, on n'interprète pas une oeuvre d'art. Ça veut dire tout simplement que c'estl'oeuvre d'art elle-même qui est l'interprétation. Et c'est à l'école de cette interprétation qu'estl'oeuvre d'art que se met Alain Didier-Weill. Et nous échappons ainsi à l'obscénité ducommentaire bavard où trop souvent se complaît la psychanalyse. Donc premier point que jeveux affirmer nettement à propos de ce livre d'Alain Didier-Weill, c'est que c'est un livre quirend à la psychanalyse son tranchant de subversion.

Mais qu'apprend l'homme analyste Alain Didier-Weill à l'école des artistes? Eh bienessentiellement une chose: c'est que la psychanalyse, c'est un "traitement" (entre guillemets, àl'entendre évidemment d'une certaine façon), la psychanalyse est un traitement durefoulement originaire. Evidemment, on s'en doutait un peu depuis Lacan, mais je diraisqu'Alain Didier-Weill pousse ça bien plus loin, notamment à propos de cette énigme de savoirce que c'est que le corps. Je trouve qu'aujourd'hui, nous ne sommes encore que peut-être dansles balbutiements de ce que nous pourrions appeler une psychanalyse inspirée par Lacan. Eh bien, avec ce livre, Alain Didier-Weill pousse les choses. On ne sera pas étonné que du coupil soit amené - je ne vais pas vous en faire tout le catalogue ; je vais juste reprendre un oudeux points - à mettre en exergue certaines des énigmes à aborder, à affronter, certaines desénigmes les plus nodales, les plus nucléaires auxquelles nous sommes confrontés. La première- pas la moindre - c'est: qu'est-ce que parler ? Voilà une question à laquelle Alain Didier-Weill donne des réponses - évidemment, on ne peut pas donner des réponses à une question comme ça - mais il s'y avance, et en tout cas il prend un certain nombre de positions.

Ce que j'ai trouvé tout à fait inouï c'est - à propos de cette énigme-là - son affirmationde l'efficacité symbolique comme action poétique de la métaphore maternelle. Je n'ai passouvent entendu des trucs pareils ; c'est vraiment quelque chose d'extrêmement fort et, nousdit-il, "c'est ce dont l'école des musiciens nous donne la clef", parce que l'école desmusiciens va nous donner la clef de la première subjectivation. "La naissance des motss'appuie sur la logique, puisqu'elle fait entendre que le langage est amarré au signifiant avantd'être amarré au signifié." Thèse extrêmement forte d'Alain Didier-Weill.Je passe sur d'autres facettes - comme j'ai peu de temps -, mais quand même je citetoute une part qui me semble être la constitution réelle, véritable d'une érotologie de lamerveille. Je disais aussi un abord que je n'hésiterai pas à rapprocher de certaines positions de Dolto sur ce qu'est le corps - je veux dire sur ce qu'est le corps vivant, le corps de l'humainparlant -, notamment tout ce qu'il avance concernant la distinction à faire entre la face et levisage. Enfin, ça, c'est un des points où Alain Didier-Weill s'empare peut-être de son vademecum lacanien, mais en s'avançant au-delà du seuil où Lacan s'est arrêté concernant lecorps.

Enfin, dernier point - et celui-ci, il est de taille : qu'est-ce que l'analyste Alain Didier-Weill apprend à l'école des artistes? Eh bien plus qu'il ne l'apprend - parce que je crois qu'ille savait déjà - mais il relève leur gant. Il leur relève le gant de prendre au sérieux ce que les artistes aujourd'hui nous annoncent, quelque chose que de façon un peu trop radicale, un peutrop massive, je dirais sous cette forme : eh bien, que la psychose, c'est la structure mêmepour l'être parlant. Voilà un point qui est ce que je crois être l'actuel. Voilà ce qu'apprend desartistes Alain Didier-Weill à suivre : à suivre ce qu'ils nous annoncent, à ce qu'estaujourd'hui l'actuel. Non seulement - parce que quand même ça va beaucoup plus loin - c'est que non seulement c'est ce que les artistes nous enseignent à leur école, mais plus encore c'estce qu'ils traitent. Non seulement ils nous l'enseignent, mais ils le traitent. Pourquoi ils le traitent ? Eh bien, ça, on peut en entendre un petit peu quelque chose par exemple ens'appuyant sur le traitement que Lacan a fait subir à Joyce, mais quand même pour nous montrer une certaine fonction - fonction étonnamment féconde -, fonction de nomination qu'est l'oeuvre d'art elle-même, fonction donc de supplémentation du nouage. Mais si jamais l'oeuvre d'art a cette fonction, c'est quoi alors? C'est tout simplement qu'à vrai dire le Nom du-Père lui-même est une supplémentation et que la forclusion plus ou moins partielle duNom-du-Père est une forclusion tout à fait normale, à quoi chacun dans le monded'aujourd'hui est amené à bâtir sa subjectivité contemporaine.

Donc, si la psychanalyse veut rester la psychanalyse, eh bien c'est simple - enfin c'est simple ; c'est très compliqué. Mais il y a un point incontournable : c'est de se mettre à l'écoledes artistes, à l'école de l'art, au moins pour quatre raisons. D'une part c'est nécessaire,indispensable pour transmettre la psychanalyse, indispensable donc pour conduire la cureanalytique, indispensable pour saisir un petit peu le monde dans lequel on vit et pour trouverun peu les clefs de ce que serait la subjectivité actuelle. Et en plus, je dirais, en fonction de ceque je rappelais sur la supplémentation de l'oeuvre qui renomme au fond, eh bien c'est qu'ellenous donne, l'oeuvre d'art, un modèle du traitement, un modèle de la cure psychanalytique. Car il y a des états de désubjectivation dont on ne sort que par une oeuvre. Voilà.

Je finirai en vous donnant une dernière peut-être envie de voter pour le livre d'Alain,c'est que vous remarquerez qu'il aborde les questions les plus difficiles, là où les motss'arrêtent on pourrait dire. Eh bien pourtant, c'est un livre écrit extrêmement simplement ;c'est un livre que chacun peut lire, analyste ou non-analyste. C'est un livre qui peut faireentendre partout ce qu'est la vraie psychanalyse. Alors, eh bien il faut continuer le paradigmed'Alain Didier-Weill, c'est-à-dire de demander au danseur son secret - au danseur, mais aussiau peintre, au musicien - et peut-être donc suivre, ce qui permettra que soit transmis lemessage d'espoir que nous donne Alain Didier-Weill, ce message d'espoir qu'il énonce ainsi :"Le symbolique renaît de et par ses failles mêmes." Voilà.

 

Olivier Grignon