Categories: Articles
      Date: janv. 30, 2014
     Title: Le Mouvement Insistance

Il s'agit de rendre praticable l'existence d'un lieu générateur d'un certain type de mouvement. C'est parce que l'institution traditionnelle - avec sa statique, sa stature, sa statue et ses statuts - n'est pas propice à un tel mouvement, que nous qualifions ce lieu du nom d' "insistution" : nom métaphorique qui pose la question du moyen de transport à réinventer, sans cesse, pour que soit rencontré ce lieu de sublimation, qu'en poète, Lacan a repéré comme celui de "La chose" humaine.



En justifiant la Passe comme possibilité de rendre la psychanalyse transmissible sans le concours du refoulement, Lacan se démarque de Freud qui, confiant le destin de la psychanalyse à l'IPA, mise sur la possibilité de la rendre transmissible par l'entre-mise du refoulement. Dans cette perspective Lacan suggère, dans sa proposition du 9 octobre 1967, de saisir une telle possibilité de transmission, dans l'articulation de ce qu'il repère comme signifiant de l'Autre barré (S(A)) " Qui peut articuler ce S(A) n'a nul stage à faire.  Appliquons S(A) à AE ". Aujourd'hui, où l'idée d'une passe inter-associative s'impose avec insistance dans notre communauté, il nous appartient et de comprendre ce qui, dans le dispositif de l'EFP, a conduit à un échec de la passe, et de concevoir un nouveau dispositif qui laisserait le plus de chance possible à la réussite d'une transmission sans refoulement. Conjointement aux différentes propositions qui d'ores et déjà existent, nous proposons un dispositif très simple du point de vue organisationnel, s'appuyant sur une réflexion renouvelée de ce qui centre la proposition de Lacan : qu'est-ce que S(A) ?  Quelles sont les conditions de sa production et de sa transmission? Rappel historique. Au "temps de voir" - temps nécessaire au Lacan des année 50 pour observer les effets de prégnances imaginaires induites par la procédure d'habilitation de l'I. P. A.  - succède le " temps pour comprendre " le fait qu'au delà de son appartenance à un groupe, l'analyste appartient préalablement à la parole.

C'est ainsi qu'en fondant son école, en 1964, Lacan inscrit cette double appartenance à travers deux nominations de signification antinomique : par la première - AME - l'analyste est reconnu, au nom du bon sens, à la bonne forme recherchée par le collectif ; par la deuxième - l'AP - ce qui était mis en jeu n'était plus un signifié admissible pour la consistance du groupe d'appartenance mais la pure signifiance d'un acte singulier par lequel un analyste ne pouvait s'autoriser que de lui-même. Par ces deux nominations était ainsi institué, dans la discontinuité, un clivage opposant l'acte intime d'un sujet se nommant analyste à celui d'un jury nommant, au nom du collectif, un membre nécessaire à la vie collective. Il fallut encore quelques années pour que Lacan passe au " temps de conclure " en trouvant l'idée permettant d'échapper à ce face à face discontinu entre l'intime et le collectif : en rajoutant ces quatre mots décisifs : " L'analyste ne saurait s'autoriser que de lui-même et de quelques autres " qui introduisaient la notion d'une continuité entre l'intime et le collectif, entre l'intension et l'extension, l'idée de la passe était affirmée. La proposition de 1967 nous apparaît ainsi comme le temps de dépassement du dualisme statique par lequel s'opposaient l'AME et l'AP : l'AE était cette nomination tierce, authentifiée par le passage d'un signifiant S(A) détenant la capacité, comparable à celle d'un mot d'esprit, de faire passer l'intension dans l'extension. Jusqu'à l'hypothèse de la passe, la transmission de la psychanalyse se faisait par deux voies parallèles qui ne pouvaient se croiser : le devenant analyste était enseigné d'un côté, dans le champ de l'intension, par ce qu'il s'était autorisé à dire en tant qu'analysant sur un divan, de l'autre, dans le champs de l'extension, par un enseignement textuel qu'il recevait d'enseignants qualifiés par l'institution.  Un tel clivage engendrait le paradoxe suivant : comment se faisait-il que l'inventivité métaphorique dont avait pu faire état un analysant quand il avait élaboré, dans la position horizontale du divan, désertait si souvent sa parole quand, devenu analyste, il était amené à parler verticalement, devant un public d'analystes dans son institution ? Comment se faisait-il en somme que la parole du devenu analyste puisse faire entendre que le prix payé par le fait de parler en tant que "membre appartenant à" passait par le fait d'avoir à cesser de s'autoriser à l'inventivité métaphorique ? A partir du moment où Lacan avançait qu'il n'appartenait pas seulement à l'analysant, en position hystérique, de s'autoriser à parler, mais que cette tâche de parole incombait à tout devenu analyste, la question ouverte devenait celle-ci : l'acte analytique de s'autoriser n'était pas un acte ineffable, d'ordre mystique, et n'était à cet égard, pas dissociable d'un acte redoublé par lequel l'analyste avait à rendre transmissible, par sa parole, en quoi il s'était autorisé.  En quoi, en somme, il réinventait avec ses propres mots la théorie analytique qui cessait, dès lors, d'être nanti d'une autorité devant laquelle pouvait exister la tentation de s'incliner : tentation paradoxale d'annuler ce que son expérience analytique lui avait appris (l'Autre est barré) en reconstituant un lieu d'autorité autorisant un transfert sur un Autre institutionnel non barré. La conséquence de l'idée selon laquelle chaque analyste pouvait être ce passant articulant cet énigmatique S(A) détenant le pouvoir de substituer à la discontinuité privé / publique une continuité de l'intension et de l'extension était énorme car elle tendait à dire ceci à chaque analyste : "Si tu considères qu'il n'appartient qu'à un être d'exception - Freud ou Lacan - d'inventer ou de réinventer la psychanalyse, c'est que tu résistes à considérer l'existence de ce sujet d'exception qui est, en toi, le sujet de l'inconscient.  Ce sujet qui, contrairement au moi, n'est pas clivé entre le dedans et le dehors, entre l'intension et l'extension, mais divisé selon une continuité faisant de lui un récepteur de l'Autre ayant à se transmettre en émetteur pour l'Autre, attend de toi que tu sois un récepteur de la théorie qui puisse se transmuter en émetteur selon cette inversion féconde : " l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous forme inversée.  "Cette tentation d'annuler ce qui a pu être péniblement conquis sur un divan est si fréquente que nous ne devons pas nous hâter de prétendre que nous avons la certitude d'avoir fait nôtre l'exigence éthique de "s'autoriser de soi même".  Il nous faut, à cet égard, rigoureusement distinguer l'assentiment qui est donné à cette sentence parce qu'elle tend à décharger l'analyste de la charge surmoïque venant de l'autorité institutionnelle, de l'assentiment donné, tout au contraire, à l'assomption de la charge nouvelle qui incombe à quiconque prend en charge, pour en assurer la transmissibilité, le réel mis en jeu par l'acte de s'autoriser de soi-même. Examinons quelle lecture nous pouvons faire du réel en question - que Lacan écrit d'une barre sur A (A) - et de sa possible transmissibilité que Lacan rend supposable en l'associant à un signifiant : S(A ). Si S(A) est historiquement, pour Lacan, le signifiant de son acte de passant accomplissant un retour à Freud, il est aussi encore plus radicalement, le signifiant d'un retour au temps structural anhistorique de l'instant d'émergence fondatrice de la signifiance : instant où le signifiant, le signifié et le réel vont se nouer selon un point de capiton par lequel le signifié induit par l'intersection symbolique - imaginaire n'étanche pas tout le pouvoir du signifiant: l'énigme absolue de la signifiance surgit en effet au point, qu'on pourrait dire proprement miraculeux, où une signifiance s'acquiert en transcendant le signifié lexical d'un mot.  Qu'est-ce qui fait, par exemple, qu'un sujet puisse très bien savoir que le signifié "père" renvoie à la procréation, sans pour autant avoir conquis la signifiance - qu'aucun dictionnaire ne saurait octroyer - de la métaphore paternelle ? Qu'est-ce qui fait, en somme, que lorsque la parole nous invite à devenir parlant, nous puissions entendre qu'elle s'adresse à nous selon une signifiance symbolique s'écrivant: "tu es celui qui parleras - as -" ou selon un signifié surmoïque s'écrivant "tu es celui qui parlera - a -"Plus près de nous, qu'est-ce qui fait qu'un analyste, en tant qu'il est celui qui choisira un jour de suivre Freud, est celui qui aura entendu de Freud soit le mandat symbolique : "tu es celui qui me suivras", soit le commandement surmoïque : "tu es celui qui me suivra". L'analyse très pénétrante qu'à donnée Lacan de cette distinction par laquelle un 'tu' est convié, d'un côté, à la certitude, de l'autre, à la confiance, nous introduit indirectement à la problématique de S(A): "Tu es celui qui me suivra" implique la réception d'un commandement qui octroie une certitude en tant que le tu mis à la troisième personne désigne la présence d'un moi qui pourra vouer sa vie à suivre les énoncés d'un maître sans avoir à se demander s'il a conquis la signifiance énonciatrice de ses énoncés. Le moi ne se pose pas cette question de l'énonciation car comme ce qui le meut est d'être soustrait à la solitude, il tend à se supporter de la présence permanente que lui octroie la consistance du maître qu'il s'est choisi.  S'il produit une Verwerfung sur le "tu me suivras" c'est que ce "tu me suivras" requiert immédiatement l'existence d'un sujet exposé à une solitude qui a deux souches : d'une part ce sujet est en rapport transférentiel avec un (A ) qui le confronte à l'inconsistance de l'Autre, d'autre part, du fait même de ce trou dans l'Autre, ce sujet ne trouvant pas dans l'Autre le nom qui pourrait le nommer, se trouve être un sujet innommé, qui ne pouvant se soutenir d'un nom ne saurait se soutenir - comme le moi - d'être dit "freudien" ou "lacanien". Or c'est précisément parce que le sujet peut faire l'expérience de cette déréliction qu'il peut sortir de la solitude en répondant, là même où l'Autre est sans répondant, qu'il n'est pas, lui, sans répondant. C'est ainsi au point où l'Autre ne peut pas répondre du sujet, ne pouvant ni le nommer, ni le prénommer, ni le pronommer, que ce sujet innommé va répondre en suppléant à ce défaut de nom par la production d'un pur signifiant asémantique qui n'affirme rien d'autre qu'il y a de l'un (S) qui existe sur fond d'absence (A). Par l'affirmation de cette vérité est réintroduite cette position de la vérité en place de cause dont la science ne veut rien savoir. Cette affirmation fondamentale n'est-elle pas celle même que Freud produit dans son premier rêve fondateur, rêve d'Irma, où à travers l'énonciation d'un signifiant qui n'a aucun sens, 'Trietylamine', il affirme que dans l'instant même où le logos s'est traumatiquement effondré, instant où tous ses collègues et amis témoignent de leur surdité absolue envers lui, qu'il existe au-delà de lui une voix, venue d'ailleurs, qui parle et qui dit : "Trietylamine"? La question se pose de savoir pourquoi Freud n'est pas fou quand il produit un signifiant aussi insensé à travers lequel il est amené à croire à l'existence d'un sujet de l'inconscient ? Le terme de croyance qui est ici invoquable pose immédiatement deux problèmes corrélés : d'une part celui du voisinage entre science et psychanalyse, d'autre part celui du voisinage entre croyance délirante et non délirante. La corrélation tient à l'activité de forclusion que la science et la psychose établissent sur le sujet de l'inconscient.  Cette question de la croyance en l'inconscient n'est pas abordée frontalement par Freud mais par l'intermédiaire de la question de l'incroyance qu'il repère d'une part comme constitutive du discours paranoïaque (lettre à Fliess du 30 mai 1896 et du 1 janvier 1896) d'autre part, chez lui même, quand, fasciné par l'Acropole, il se trouve en position de découvrir qu'il ne parvient pas à croire à ce qu'il voit. Peut-être pourrions-nous dire à cet égard, que dans l'un et l'autre cas, le moi, dans sa structure de méconnaissance paranoïaque envers l'inconscient est celui qui dit: "je le vois mais je n'y crois pas". "Y croire", formule que Lacan assigne à l'amour non narcissique, serait ainsi l'acte psychique par lequel le sujet ne se détourne pas de ce trou dans le savoir, de cet inconnaissable qu'est le réel de l'inconscient mais, au contraire, se tourne vers lui selon un acte de non incroyance dans lequel nous repérons ce "oui" fondamental que Freud nomme Bejahung. Or fait remarquer Lacan, si Freud n'est pas fou dans cet instant d'affirmation solitaire c'est précisément que lui, apparemment si seul dans cet instant inaugural, n'est en fait pas seul : son acte de foi envers l'inconscient est d'une nature telle qu'il parvient à se dégager de l'incroyance de ses contemporains pour s'adresser à des auditeurs qui ne sont pas encore là mais qui pourraient advenir.  C'est dans cette capacité de transférer sur une altérité située dans une extension qui n'est pas encore là et auprès de laquelle la singularité de sa démarche en intension pourrait se transmettre, que nous repérons l'efficacité de S(A) : si nous sommes là, aujourd'hui, en position de recevoir le signifiant "trietylamine", et de suivre le chemin de Freud, n'est-ce pas que nous sommes devenus analystes parce que nous avons été amenés à nous situer en ce lieu de transfert par lequel Freud, dans son rêve, nous appelait en nous disant à chacun, un par un : "es-tu celui qui me suivras ? "Si l'efficacité signifiante de ce message tient à ce qu'il n'a pas la structure d'un commandement surmoïque mais d'un commandement symbolique appelant le sujet à dire, non pas ce qu'il pense de ce signifiant mais, comment il pense après l'avoir reçu, la question à laquelle il nous faut répondre si nous voulons innover sur la question de la transmissibilité de la psychanalyse est celle-ci : pouvons-nous aujourd'hui comprendre, avec la distance que nous donne l'histoire, la raison pour laquelle si le jury de la passe, lieu de réception de S(A), a été mis en position de répondre par la production de nouveaux patronymes, n'a pas été mis en position de répondre par la production de nouveaux signifiants ? N'oublions pas que c'est cette non élaboration de nouveaux signifiants qui a fait dire à Lacan que la passe était un échec et posons cette première question : y aurait-il antinomie entre nomination et symbolisation ? L'hypothèse que je fais pour rendre compte de cette non réponse signifiante par le jury est celle-ci : la transmission du signifiant S(A) implique la reconnaissance du paradoxe posé par ce signifiant qui, pour des raisons de structure, ne peut pas être immédiatement transmissible.  A cet égard, ce ne serait pas la qualité des membres du jury qui serait en cause dans la non réponse signifiante mais la non prise en compte, dans le dispositif, du paradoxe propre à la transmissibilité de ce signifiant.

Le paradoxe
La fonction de récepteur de la parole, dévolue au passeur, introduit au paradoxe suivant : en tant qu'auditeur je peux parfaitement être divisé par le fait que j'entende (par exemple comme auditeur d'un mot d'esprit) la division de celui qui parle mais, le fait que je sois divisé par ce que j'ai entendu n'implique pas pour autant que la division causée par ce que j'ai entendu devienne division par laquelle j'ai à me faire entendre comme sujet parlant : le passeur est, à cet égard, celui qui a à être un bon entendeur divisé mais il n'est pas requis de lui qu'il soit passant, c'est à dire celui qui soutient sa division par un bien dire.  La distinction passeur / passant en tant que reposant sur la différence structurale entre bien dire et bien entendre pose la question suivante : le passeur en tant que divisé par ce qu'il a entendu ne sait pas encore ce qu'il pense inconsciemment car, en tant qu'inconscient, le sujet peut entendre mais sans savoir ce qu'il entend.  Il ne sait pas en l'occurrence si, en tant que sujet de l'inconscient, il a dit oui ou non à ce qu'il a entendu.  Le passant, par contre, est supposable au bien dire pour autant que le savoir inconscient qui lui a été passé a pu émigrer dans son dire.  Le mi-dire est un rapport à la parole par lequel le parlant est arraché à l'innocence : alors que le sujet parle dans la méconnaissance c'est à dire, sans entendre que sa parole lui vient de l'Autre, le passant n'est pas sans savoir que la parole ne lui appartient que parce qu'il a pu reconnaître qu'il appartient à la parole.  S'il n'est plus dans la méconnaissance moïque c'est qu'il n'est pas sans entendre qu'il n'est parlant que parce qu'il est parlé d'un lieu Autre dont la transmissibilité, quand elle se produit, se traduit par la production d'un dire barré que fait entendre l'accent de vérité. Dès lors, nous définirons l'articulation de S(A) comme le temps d'arrachement à la dualité par laquelle s'oppose d'un côté: a. .  un auditeur qui entend l'altérité divisante d'un parlant sans pour autant la laisser parler dans sa propre parole b. .  et un parlant qui parle sans entendre l'altérité qui le divise.  Ainsi, dès lors que s'articule S(A), cette dualité fait place à l'efficacité divisante par laquelle je cesse d'être émetteur parlant sans savoir que je suis en même temps récepteur de l'Autre et je cesse d'être ce récepteur entendant la division du parlant sans encore savoir se faire entendre. Si le passant du mot de passe est ainsi celui qui conjoint, et le fait de se faire entendre et le fait de s'entendre comme récepteur endetté de l'Autre, la question qui se pose est celle-ci : a. .  qui est en position d'authentifier ce message?  b. .  si cette authentification est possible comment peut-elle l'être ?  La difficulté logique tient à ce que le "oui" par lequel l'auditeur reconnaît le passage de S(A) est comparable au "oui" donné à un mot d'esprit, un "oui" inconscient qui ne peut pas se justifier par un savoir théorique déjà acquis. A quoi l'auditeur a-t-il acquiescé? D'un côté il a dit oui à la chute de la censure dont la fonction est de lutter contre la possibilité de surgissement de l'altérité signifiante, de l'autre il a dit oui à la jouissance de l'altérité signifiante découvrant, qu'au delà de la jouissance moïque de possession du savoir, existait une toute autre jouissance : jouissance d'être dépossédé du savoir de ce que je sais déjà pour pouvoir entrer en rapport avec ce que je ne sais pas encore.  Raison pour laquelle celui qui se prendrait imaginairement pour un maître ne saurait reconnaître l'ascendant de S(A). Cette dépossession de la maîtrise est l'effet de la mise en jeu de la pulsion de mort dans sa fonction vivifiante : faire disparaître tout ce qui est déjà su pour recommencer à savoir de façon nouvelle.  Dans cette perspective, S(A) ne demande pas à son auditeur ce qu'il pense de ce qu'il a entendu, c'est à dire un supplément de savoir, mais comment il pense après l'avoir entendu, comment il repense son rapport à la théorie quand cette théorie a cessé d'être un discours savant sur le manque pour être un discours habité par le manque. Si S(A) détient le pouvoir de poser cette question : "comment penses-tu après m'avoir entendu ? " il nous appartient de comprendre ce qui rend cette question transmissible ou intransmissible, causatrice ou non causatrice de la production de signifiants nouveaux. Pour que le sujet de l'inconscient, sollicité par S(A), puisse transformer cette sollicitation en insistance il faut, comme condition préalable, que la poussée symbolisante qui s'empare du sujet acquière une direction qui ne soit pas orientée par un patronyme car, en tant que fondamentalement anonyme, le sujet de l'inconscient n'est qualifiable par aucun nom: il n'est ni freudien ni lacanien. Qu'il soit possible de ne pas être freudien, de ne pas penser de façon conforme aux énoncés freudiens, est un message que Freud transmit un jour à ses élèves stupéfaits : alors que la bande du comité secret le pressait de prendre position contre la théorie du trauma de Rank qui leur apparaissait, à l'évidence, comme fondamentalement anti-freudienne, Freud répondit qu'il ne pouvait pas répondre aussi vite qu'eux car, il ne savait pas encore ce qu'il pensait inconsciemment de ce qu'il venait d'entendre de Rank. Par ce "pas encore" Freud disait en somme qu'il n'était donc pas aussi rapidement freudien qu'eux, et que pour être dans le bien dire il lui fallait passer par ce temps de latence structural nécessaire pour savoir si sa pensée inconsciente disait oui ou non à ce qu'il avait entendu. Qu'il faille un temps spécifique à l'inconscient pour assumer le passage du bien entendre au bien dire n'a pas échappé à Lacan puisqu'il a dissocié ces deux temps en les confiant l'un, au couple passant / passeur, l'autre au couple passeur / jury. Cependant son souci d'institutionnaliser ce temps de latence l'a amené, selon nous, à l'erreur consistant à objectiver ces deux temps en les incarnant dans un dualisme institutionnel ne donnant pas sa chance au fait que la transmissibilité de S(A) ne peut opérer qu'à travers l'action d'un temps logique divisant un seul et même sujet.  C'est pour autant que le sujet (comme Freud en témoigne) est divisé entre le moment où il entend, où il ne sait pas encore ce qu'il pense, et le moment de dire où il a peut-être reconnu que ses pensées inconscientes avaient pu outre-passer tout ce qu'il a déjà pensé, que nous sommes amenés à supposer le fait qu'il n'y a pas à dissocier en deux personnes distinctes le passeur et le membre du jury : i1 serait plus conforme à la structure du signifiant d'envisager un dispositif n'objectivant pas mais subjectivant l'existence du temps de latence.  Ainsi un même sujet aura à être, en deux temps radicalement distincts, d'abord le passeur récepteur du signifiant et ensuite, celui qui, comme Freud, pourra mi-dire pour autant qu'il aura été enseigné par la façon dont son inconscient aura été mis au travail par le signifiant reçu.

Le dispositif
Au point où nous en sommes - point où nous mettons la question de la temporalité au centre d'un dispositif organisé par l'exigence d'un temps logique spécifique à la transmission de l'inconscient - il nous faut reconnaître qu'un tel dispositif sera différent s'il est intra-associatif ou trans-associatif. Il existe à notre connaissance une association - les cartels constituants - qui a intégré dans le dispositif qu'elle a imaginé pour la passe, cette notion d'après coup mettant en ouvre un témoignage indirect divisant, un par un, les membres du jury. Parallèlement à ce dispositif institutionnel extrêmement intéressant, il nous semble important de proposer un dispositif trans-associatif permettant à tout analyste - qu'il soit ou non membre d'une association - de pouvoir mettre à l'épreuve une avancée sur laquelle il souhaite avoir un autre effet d'après coup que celui, habituel, produit dans des réunions où les auditeurs sont, le plus souvent, amenés à répondre à ce qu'ils ont entendu, à la façon dont les élèves de Freud répondirent à la communication de Rank : à savoir en se saisissant de ce qui a été entendu, d'éventuellement nouveau, comme une occasion de faire entendre leur assentiment ou leur dissentiment au nom de ce qu'ils savent déjà. Ce que nous proposons à cet égard, est un dispositif dont l'enjeu ne consiste pas à ce que les écoutants attestent ou contestent l'avancée de celui qui s'est proposé comme passant mais fassent entendre, non pas tant ce qu'ils pensent de ce qu'ils ont entendu mais de quelle façon ils pensent après avoir entendu S(A). Autrement dit, il s'agirait de pouvoir répondre comme Freud a pu le faire devant ses élèves étonnés, de quelle façon, en tant que sujet de l'inconscient, un analyste peut penser quand il ne répond pas avec l'immédiateté qui lui est rendu possible s'il répond de façon moïque. La question ici posée a été d'une certaine façon abordée par Lacan quand il demandait si un devenu analyste pouvait se passer du signifiant du nom du père ?  Est-il en somme possible de produire une pensée qui ne soit pas guidée par l'angoisse de ne pas être affilié au nom du père, au nom de Freud ou de Lacan par exemple ?  Et, au delà même de ces deux patronymes, est-il possible d'assumer une pensée venant d'un lieu anonyme qui ne saurait être garanti par aucun patronyme ? La structure d'un tel dispositif trans-associatif peut être simple : autour d'un analyste voulant mettre à l'épreuve un dire singulier, se réunissent en deux temps logiques différents, des analystes acceptant de se positionner, comme auditeurs dans un premier temps, et comme répondants dans un deuxième temps. Le fait que ce soient les mêmes qui assument et la position de bien entendre et celle de bien dire implique, que soit substitué au clivage passeur / jury la division d'un même sujet divisé entre la temporalité de son temps pour comprendre et celle de son temps pour conclure. Pour laisser au "temps pour comprendre" sa nécessaire latence, le premier temps de la rencontre sera purement voué à l'audition du passant sans aucune réponse ce jour là. C'est si - et seulement si - dans l'après coup du deuxième temps, celui qui dès lors est constitué comme répondant, est amené à répondre de ce qu'il a entendu par la production d'une signifiance nouvelle, qu'on pourra dire qu'il y aura eu, au premier temps de la rencontre, passage d'un passant reconnaissable comme tel. Si nous voulions continuer à filer l'analogie entre mot de passe et mot d'esprit, il faut comprendre en quoi consiste l'analogie et en quoi consiste la différence : l'analogie est au niveau de l'auditeur qui, dans le mot d'esprit, est celui qui authentifie le locuteur au moment même où il se transforme en producteur d'un rire.  C'est dans cette transformation de l'auditeur en producteur qu'il y a analogie et différence : la différence tient à ce que, dans notre dispositif, le producteur ne se contente pas de témoigner de sa jouissance d'être divisé en tant qu'il a à témoigner de la transformation de sa division d'auditeur en division de parlant en produisant à son tour un bien dire. Dans une telle perspective, la réponse produite par le répondant est radicalement dépouillée de la position surmoïque qu'octroie à tout Jury le fait d'avoir à répondre oui ou non à ce qu'il a entendu.  Cette réponse, dès lors, ne se déduira pas d'un jugement d'attribution - attribuant l'appartenance ou la non appartenance - mais d'un simple jugement d'existence : existence ou non existence d'un signifiant dont l'effet aura été de produire, ou pas, la production d'un nouveau signifiant chez un tiers. Dès lors, si nomination il y a du passant, elle adviendra, dans l'après, coup selon un paradoxe propre à S(A) de la même façon qu'il suffit qu'un seul rit pour authentifier le passage d'un mot d'esprit, il suffira qu'un seul répondant ait répondu par un nouveau signifiant pour que soit reconnu comme passant celui qui, tel jour, aura produit un signifiant ayant eu le pouvoir d'induire un bien dire chez un auditeur-répondant. Le paradoxe tient au fait de devoir reconnaître que S(A) n'est pas démocrate : il ne se transmet que un par un, au delà donc de la structure du groupe.  Il est donc exclu qu'un jury puisse décider par la voix d'un vote démocratique qui s'appuie sur une majorité de groupe de nommer le passant qui l'aura passé. Dirons-nous que celui qui produit S(A) est un producteur ayant cessé d'être soutenu par un transfert ? Non : s'il a cessé de transférer sur un sujet supposé savoir c'est qu'il a découvert un tout autre point d'appui pour un tout autre transfert, que nous définirons comme transfert sur le réel. Cette chute du transfert sur un sujet supposé savoir, qui se produit à un moment donné dans l'analyse, est retrouvaille d'une expérience subjective traumatique qui pousse l'enfant, découvrant l'arbitraire du trou-matisme, à interpréter le fait qu'il a été trompé par l'Autre en tant qu'il lui aurait laissé croire qu'il "y avait de l'un". C'est en ce point que se manifeste l'acte de création le plus énigmatique dont est capable l'infans : inventant la solution du refoulement originaire il substitue à une situation traumatique sans espoir une situation qui n'est pas sans espoir.  Ce retournement de situation se produit pour autant qu'il intériorise, qu'il fait sien, le trou réel qui était dans l'Autre, de telle sorte qu'il oublie l'Autre pour se constituer, par ce refoulement originaire, comme sujet de l'inconscient qui réalise le paradoxe extrême de faire l'assomption d'un rejet de sens. Le fait qu'il y ait assomption - que Freud écrit Bejahung - du rejet - que Freud écrit Ausstossung - implique que l'expulsion portant sur ce réel n'est pas d'ordre forclusif et que, de ce fait, le réel de ce trou dans le symbolique demeure sous l'ascendant du sujet de l'inconscient de telle sorte que ce sujet peut persévérer dans un certain rapport de non oubli du réel.  Ce non oubli ne porte pas sur le contenu de ce qui a été expulsé - qui est à jamais immémorable - mais sur l'acte par lequel le sujet à assumé (Bejahung) d'oublier l'Autre (Ausstossung). C'est du fait de cette mise en continuité d'un acte qui dit oui à l'acte de dire non, que demeure une capacité de non oubli de ce qui est radicalement oublié mais non forclos.  C'est parce que cette capacité de non oubli demeure dans le sujet que demeure la possibilité de substituer à son transfert sur un Autre supposé savoir un transfert sur le réel qui barre l'Autre.  Si le transfert sur ce réel est possible c'est que ce réel n'est pas induit par une forclusion mais par une "Ausstossung" non dissociée de la "Bejahung". Tout s'est passé, en somme, comme si le fait que le sens ait été chassé par un acte assumé par le sujet, octroyait à ce sujet la possibilité de revenir de façon incessante sur ce point de sens perdu : le sujet garde la possibilité de visiter indéfiniment ce réel indéfini qui appelle une symbolisation infinie. Nous dirons dès lors que c'est la capacité de transférer sur ce réel, en tant qu'il incarne ce qui - du fait d'une alliance avec le temps - est doué d'advenu, qui crée les conditions de production de S(A), c'est à dire du signifiant symbolisant le réel. En ceci nous devons dire que l'analyste est divisé entre l'enseignement de deux types de maîtres : si Freud et Lacan lui transmettent un savoir déjà articulé, le réel est un autre maître exigeant de lui qu'il se laisse enseigner par un savoir non encore articulé. Le fait que l'analyste soit effectivement divisé entre un transfert dirigé sur le nom de Freud et de Lacan et un transfert sur ce qui n'a pas encore de nom, nous introduit à examiner le voisinage de la symbolisation analytique avec la sublimation agie par l'artiste. L'artiste est en effet guidé par un transfert sur un réel innommable qu'on peut nommer l'invisible quand il se fait peintre, l'inouï quand il se fait musicien, l'immatériel quand il se fait danseur.  Dans la mesure où l'invisible est effet de l'ascendant du symbolique sur l'imaginaire, l'inouï effet de l'ascendant du réel sur le symbolique, l'immatériel effet de l'imaginaire sur le réel, nous pouvons dire que l'acte artistique est un effet de la structure borroméene (S-I-R) et qu'il tend à produire un noud à trois.  L'écart entre la symbolisation analytique et la sublimation tient à ce que l'artiste produit un nouage avec les éléments signifiants que sont soit la couleur, soit un son, soit un mouvement, alors que l'analyste ne dispose que de la parole : S(A) peut être considéré comme un mot d'esprit qui à la fois signifie et nomme le réel, selon un noud à quatre où se produit une nomination du réel dans sa fonction d'inouï. C'est parce qu'il existe un tel transfert sur l'impossible que l'analyste n'est pas entièrement pris dans le transfert sur le nom de Freud et qu'à cet égard, une part de lui, comparable à celle de l'artiste, participe au fait qu'il demeure un pionnier sachant que la théorie analytique, si consistante soit elle, est trouée par un non savoir qui le laisse radicalement seul quand il vient à le rencontrer. Si le fait qu'à cette solitude l'analyste puisse répondre en bâtissant des institutions, est louable, il ne doit pas nous faire oublier ce que l'institution tend à faire oublier, à savoir qu'une part de l'analyste demeure vouée à un transfert sur un réel qui ne peut pas être pris en charge par le dedans institutionnel : du fait de l'insistance d'un tel transfert, l'analyste est structurellement voué à transférer, comme l'artiste, sur une extension qui n'est donc pas d'ordre topographique mais topologique.  Quelle issue donner à un transfert sur une extension dont le caractère topologique ne saurait être défini par un dedans institutionnel ? Lacan avait tenté, pour sa part, de résoudre ce problème en ne situant pas son séminaire dans le cadre de l'Ecole Freudienne de Paris mais dans un lieu public où il parlait à la cantonade.  Ce faisant il créait cette situation paradoxale selon laquelle il y avait à l'Ecole Freudienne deux passes : celle de Lacan, se positionnant comme un passant qui s'adressait à un au-delà de l'institution, et celle des membres de l'institution s'adressant à un jury de l'Ecole. Cet aspect discordant mettait en évidence une contradiction que nous cherchons à articuler autrement en proposant l'existence d'un lieu d'insistance pouvant prendre en compte la division structurale par laquelle chaque analyste est divisé entre un transfert topographique qu'il peut faire travailler dans le cadre de son association et un transfert d'ordre topologique sur un lieu d'insistance dont l'extension n'est pas dessinée par le pouvoir d'un nom propre puisqu'elle ne saurait être que l'effet du pouvoir créateur d'un transfert sur ce qui est doué d'advenu. C'est ce transfert sur ce qui n'est pas encore là, et qui ne sera jamais là une fois pour toute, qui justifie "l'insistution" - et non l'institution - d'un lieu d'insistance éphémère mais nécessaire au niveau duquel pourrait être repensé ce que peut être une identité d'analyste à laquelle ne convient ni le nom d'A. P. , ni celui d'A. E. , ni celui d'A. M. E. Alain DIDIER-WEILL, novembre 1997